16h et déjà bourrés

16h et déjà bourrés

Métro de Montréal, station Jean-Talon. Devant moi, deux gars que l’alcool a fortement rabotés. Cerveau aux abonnés absents, démarche chancelante. Ça sent la panne de courant générale et pour un certain temps. 

Il est à peine 16h30, l’heure pour beaucoup consacrée à la petite collation. Pas eux. Eux, ils cuvent. Y a pas d’heure pour picoler. Je ne sais ce qu’ils ont bu, mais à les regarder tituber, j’en déduis qu’ils ont adressé un beau doigt d’honneur à la modération.

Dans ce tandem de dépravés, il y en a un qui fait office de Saint Bernard. Il a l’air d’encaisser plus facilement. Il veille sur son camarade à la dérive, lui agrippe de temps à autre le bras pour l’empêcher de chavirer.

Le métro arrive. Avant de s’engouffrer dans la rame, le plus atteint change de trajectoire, direction le mur. Vu son état, j’en déduis que le temps est venu de vomir. Fausse alerte. Il se mouche à mains nues, un nettoyage de narines carabiné, à l’ancienne. Pas classe mais efficace. 

Je décide de les suivre, je ne suis pas déçu. Une fois à l’intérieur du métro, le show commence. D’emblée, l’un d’eux s’adresse à une demoiselle tirée à quatre épingles, lui demande si elle peut libérer son siège pour son camarade. « C’est une personne âgée », s’excuse-t-il. Pourquoi pas après tout. La vieillesse n’interdit pas les écarts de conduite. 

Ils finissent par s’asseoir, ce qui, vu leur déliquescence, est une excellente résolution. Celui qui flirte avec coma éthylique a le regard perdu – on dirait qu’il cherche son chemin – un nez ravagé par l’alcool et le cheveux abondant, gris et bouclé. Si Cyrano faisait irruption parmi nous, je suis sûr que notre poivrot aurait droit à une tirade…

À ses côtés, son acolyte a la langue bien pendue. Il parle pour deux, avec son bonnet tibétain sur la tête. Il parle fort, apostrophe les usagers alentours. Certains, comme moi, arborent des sourires de victimes consentantes, d’autres obliquent leurs regards vers ce duo à rebours de la bienséance. Pourtant, les deux clowns ne sont pas effrontés. Ils rient de bon cœur, désinhibés à l’extérieur mais imbibés à l’intérieur.

Le plus bavard s’adresse alors à un couple, ou du moins ce qui ressemble à un couple : « Je l’aime », leur lance-t-il en parlant de son camarade, « il s’appelle Raymond, c’est mon grand-père ». Raymond ne bronche pas. Apparemment, son estomac apprécie modérément les légers cahotements du wagon. Ça sent le rototo du bébé qui s’épanche sur l’épaule de papa ou maman. S’il gerbe maintenant, ses voisins immédiats ne vont pas apprécier, moi non plus d’ailleurs. Son visage se redresse soudain, on dirait qu’il va éjecter quelque chose. Un éternuement. Ouf ! Un éternuement venu des cavernes. Cardiaques s’abstenir.

Pendant ce temps, son compagnon poursuit son incessant bavardage. Il prend soin de répéter aux nouveaux arrivants qu’il est amoureux de son copain, qu’ils sont gays, ou gais (vu leur état), que ce dernier se prénomme Raymond et qu’il est – accessoirement – son grand-père, remarque à laquelle personne ne croit, vu qu’il est impossible d’avoir un grand-père du même âge. Mais quand un mec bourré dit quelque chose, même la plus grosse des conneries, on opine du chef, on dit amen, faute de quoi on se risquerait à un débat interminable. Un mec saoul n’a jamais tort, mais il est infatigable.

De son côté, Raymond vient de poser sa canette de bière à ses pieds. Il doit être plein comme un fût. Son bras droit lui sert de repose-tête. Deux adolescents, plutôt amusés par le spectacle, ont droit à quelques compliments. « Vous êtes beaux, des tops modèles 5 étoiles ! Vous êtes des feux d’artifice ! » Petits signes complices de remerciement. Je savoure… Un dernier conseil fuse à leur attention, alors qu’ils s’apprêtent à quitter les lieux : « Faites attention à votre santé les jeunes, mangez des légumes ! »

Dans un wagon trop gris, les ravages de l’alcool ont parfois de bons côtés. Les vapeurs de la spontanéité ont un parfum bien enivrant…

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