Mon Rocky Balboa

18708488Quand j’étais jeune, enfin ado, Stallone squattait ma chambre. Il tapissait les murs. Je garde en mémoire l’affiche tirée de Rocky 3 : l’œil du tigre. Je revois son regard de cocker et sa ceinture de champion du monde rutilante. Il m’impressionnait, l’étalon italien, avec sa musculature lustrée et ses abdos en fonte. Je m’identifiais à lui, la carrure de spartiate en moins. Dans ma tête, je réadaptais Rocky, mon Adrian était plus jolie.

Ce qui m’a toujours plu dans cette saga, c’est le côté surréel des combats. On finit d’ailleurs par croire que la boxe vue par le 7e art est semblable à celle de la vraie vie, gladiateurs s’échangeant des coups d’une brutalité extrême. Il faut dire que les bruitages accompagnant ces duels  d’extraterrestres exacerbaient cette impression d’abattoir sur un ring qui sentait la sueur et le sang. Du coup, les pugilistes qui se cognent derrière le miroir hollywoodien, les vrais de vrais donc, sont un peu décevants. Rocky m’avait floué avec ses uppercuts et sa fausse patte, ses coups de mule et ses décollages d’adversaire du sol (voir le générique de début de Rocky III). Le noble art, tel qu’on le pratiquait normalement, me faisait l’effet d’un affrontement tourné au ralenti. Rocky, reviens !

Rocky, c’étaient aussi des humains qui boxaient comme des robots. Dix K.-O. dans le match, une correction en règle, et le héros criait à son adversaire, la gueule de guingois  : « Même pas mal ! » Le mec allait peut-être mourir, finir tétraplégique ou dépenser une fortune chez son dentiste et il en redemandait. Le combat se finissait toujours aux frontières du film d’horreur, Stallone regagnait son siège avec une tronche de tomate trop mûre.

Rocky avait aussi la fâcheuse habitude de venir accompagné, je parle de sa femme, la plupart du temps aux premières loges de ses combats épiques, et qui devait être folle amoureuse de son homme pour assister à ces boucheries. Quand ses copines se marraient à une réunion sex-toys ou refaisaient le monde en trempant leurs biscuits dans un thé à la verveine, Adrian se coltinait des brutes et remplissait ses narines de leur parfum musqué. Elle se consolait généralement en écoutant ce cri venant du cœur de son étalon de mari, que ce dernier assénait après chaque combat. Le fameux « Adrian ! » qui se perdait dans la foule mais finissait toujours par ensevelir la destinataire. Il hurlait, elle accourait.

Rocky IV est sans hésiter le plus politique de la saga, avec ses relents de guerre froide. Son vieux rival, Apollo Creed, meurt au combat face au géant russe coupé à la brosse Ivan Drago. Avant de passer l’arme à gauche, alors que l’étalon italien tente de dissuader le retraité des rings de faire ce match de trop, ce dernier lui balance que ce combat de boxe dépasse le cadre sportif. En gros : c’est eux contre les Soviets, ou, autrement dit les gentils contre les méchants. Plus manichéen que ça tu meurs… Si le 4e volet avait été tourné aujourd’hui, il aurait dit « c’est nous contre les Chinois », ou l’État islamique, au risque d’exclure tout suspens sur l’issue du duel, la ceinture de champion du monde ne pesant pas bien lourd face à la ceinture d’explosifs…

Il faut aussi dire un mot sur les entraînements de Balboa, avec leurs exercices qui paraissaient parfois sortis de nulle part. Et puis les tenues, surtout dans les volets 1 et 2 où il arbore un survêtement inspirant la compassion… et des Converse, qui, on le sait, sont parfaitement adaptées pour la course à pied. En Russie, dans l’épisode 4, il n’hésite pas à aller courir dans la neige dans une tenue encore une fois en décalage total avec la pratique du sport (et je vous parle pas du béret !)

Rocky n’a jamais peur du ridicule : il s’improvise sauteur de bancs pendant un jogging devenu célèbre à Philadelphie, finit sa course en haut d’une montagne dans Rocky 4, au mépris des vrais alpinistes qui en chient pour gravir un sommet; tente la nage papillon dans L’œil du tigre, et se paie même le luxe, dans ce même épisode, de battre un Black dans une course de vitesse sur une plage, avec un surplus de ralenti pour bien mettre en évidence les muscles saillants de Creed et de son poulain. Une victoire d’autant plus suspecte qu’on a franchement l’impression, sur la fin de ladite course, que son coach en a encore sous la semelle, son visage assez détendu venant corroborer cette impression, alors que Rocky, la mine totalement déformée par l’effort, a l’air de souffrir comme un damné.

L’ironie dans toute cette histoire, c’est la mort de la gentille Adrian, absente du dernier épisode de la saga. Après avoir été une bonne mère et une excellente épouse, et prouvé, au passage, qu’on pouvait s’embellir avec les années, on s’attendait à un meilleur sort, ou du moins une fin plus digne. Au lieu de ça, on l’enterre, on incruste son nom sur le générique d’une tombe. Son boxeur de mari, cerveau ratatiné par les coups de masse de ses adversaires, est quant à lui toujours sur ses jambes et plutôt en bonne santé malgré le poids des années et quelques migraines.

Reste à espérer que Stallone ait véritablement fait le deuil de sa série fétiche. Pas envie de le voir combattre dans une maison de retraite ! J’entends déjà les commentateurs :

Quel match ! Rocky vient d’envoyer une terrible droite à son adversaire Apollo Rides, qui vient de perdre son protège-dents. Ah, on me signale que c’est son dentier. Le vieux champion est à terre, l’arbitre a commencé à compter jusqu’à 3. C’est fini ! Le match est terminé, la salle de la cafétéria exulte ! Une fan vient de jeter ses bas à varices sur le ring, c’est de la folie ! Rocky enlace le corps momifié d’Adrian. Les deux boxeurs regagnent leur déambulateur…

 

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Catégories :Le coin ciné

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2 replies »

  1. Peut être vous devriez vous retrouver un peu de rêves.
    Le garçon que vous étiez n’approuverez pas votre sarcasme.. La carrière menée par Sylvester Stallone est plus qu’exemplaire.
    Retrouver votre mémoire vos envies respectez vous!

    Cordialement

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    • Bonjour, ou bonsoir (pour commencer)

      Là où vous voyez du sarcasme, j’y vois de l’humour, qui est aussi la raison d’être de ce blog. Que vous jugiez que la carrière de Stallone est exemplaire, c’est votre avis, et je le respecte.
      Ma mémoire, je l’ai conservée, et j’ai le droit d’être lucide. Oui, j’ai grandi, et mes coups de coeur d’hier ne sont plus nécessairement ceux d’aujourd’hui. C’est la vie.
      Il y a une chose très importante en ce bas monde, c’est la liberté d’expression.
      Quant à prétendre que je ne me respecte pas, c’est prendre un sacré raccourci, et avoir à mon endroit une bien piètre idée alors que vous ne me connaissez pas…
      Donc je persiste : Rocky I était un très bon film, et je vais être de bonne humeur en ajoutant le 2. Après, comme tant d’autres sagas enfantées par le 7e art, le filon s’est très vite tari…

      Cordialement

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