Retour neigeux

Ma rue le lendemain matin

Durant mon mois de vacances en France, j’ai répété ad libitum que le Québec connaissait un début d’hiver indigne. Pas de neige, ou très peu… Je ne sais pas si c’est pour fêter mon retour, ou si mon cerveau est connecté directement avec le Monsieur Météo des nuages, toujours est-il que le vendredi 13 décembre, à 14h heure locale, j’ai revu mon jugement. De la neige, partout. À 11h30, heure française, je décollais de Paris sous un soleil presque printanier, ce même soleil que j’ai entraperçu à 4 ou 5 reprises seulement lors de ma parenthèse messine fortement humide. Et le jour des au-revoir, j’ai droit à Tahiti dans les hublots. Allez comprendre… Six heures moins loin sur l’horloge, je suis comme revenu en Lorraine. C’est bien Montréal qui étale ses artères blanches son notre Airbus A330, mais l’ensoleillement d’habitude si généreux en cette période de l’année a disparu. Du gris, partout, une vraie purée de pois.Les routes sont enneigées et les ruelles ensevelies sous les flocons en vol plané. Côté températures, un petit – 5, rien de bien méchant.

Arrivé à l’aéroport, je décide de prendre la navette qui relie les arrivants au centre ville. L’autoroute est assez dégagée, les automobilistes roulent à vive allure. En montant dans le bus, je me sens déjà chez moi. Je quête un renseignement auprès du chauffeur qui me tutoie d’emblée… Un tutoiement comme une petite tape sur l’épaule qui bat la mesure du Bienvenue chez nous. Après un voyage de près de 8h, ça a le mérite de réconforter un peu. Mais cela ne va pas durer. Car pour rejoindre mon appartement, je dois d’abord prendre le métro. Quand je quitte le transport en commun, je dois me rendre à l’évidence : avec toute cette neige, j’ai autant porter ma valise. L’entrée du souterrain n’est qu’à 200 mètres, mais avec 35 kilos de bagages à bout de bras, et sur un sol énervant pour les semelles, cela devient vite épique…

Dans le métro, je suis à nouveau mis à rude épreuve, mais dans un tout autre domaine. Une jeune femme s’est mise assise en face de moi. La chaleur du métro aidant, elle a quitté son manteau pour dévoiler aux regards libidineux et concupiscents sa silhouette presque parfaite. Elle porte un collant trop serré et a appris à s’asseoir sur un siège chez les cowboys. J’évite de croiser ses yeux en amande pour ne pas perdre mon pantalon. Et comme une belle Québécoise ne suffit pas, une autre fait irruption et se plante juste à côté de moi. J’avais espéré un atterrissage plus en douceur mais le Québec m’a envoyé deux de ses déesses. Il ne manque que les colliers de fleurs et un gros costaud qui joue du ukulélé… Sauf que nous ne sommes pas sur une île paradisiaque mais dans le ventre d’un serpent souterrain qui ramollit ses passagers. Je repense soudain à mes bonnes résolutions de l’année : arrêter de platoniquer pour niquer tout simplement. Etre moins cérébral mais plus dans la chair. En attendant, il y a cette Amazone au regard noisette qui met du baume sur mes cernes. Je suis encerclé par le désir, je rebondis d’un fantasme à un autre. Mes bonnes résolutions attendront. Je suis chargé comme un mulet.

Je finis par quitter le métro des vices… Dehors, je me résous cette fois à faire glisser, ou surfer, ma valise sur la neige, laquelle laisse deux grosses marques dans son sillage. De part et d’autre de ma rue, des riverains s’affairent à dégager leur voiture avec leur pelle. Leur frottement sur le bitume recouvert, le bruit des roues qui patinent comme au bon vieux temps, tout me rappelle que je suis bien au pays qui n’est pas un pays, mais l’hiver… Je croise une gamine, qui, en haut de son escalier, déconseille à sa maman de l’aider, avec ce phrasé du cru. « C’est correc’ maman, j’suis capable… » Capable de finir la tête dans la neige avec tes conneries, que j’ai envie d’ajouter. À cet instant précis, alors que je touche au but, muscles crispés et bucolisme dans les chaussettes, l’émerveillement d’un enfant ne me fait ni chaud ni froid.

Une dizaine de « putain ! » plus loin, j’arrive à destination. Petit coup de fil à ma mère pour la rassurer. Je repense alors à notre atterrissage à l’aéroport Trudeau sous les applaudissements. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été témoin de cette scène qui m’amuse toujours. Faut croire que la neige avait ravivé le scénario du bon film catastrophe. Quand les paumes se sont mises à claquer, mes mains ont machinalement sondé le fond de mes poches, à la recherche de quelques reliques de cotillons du Nouvel An, histoire de communier avec mes camarades de peur… 🙂

C’est donc sain et sauf que j’ai vidé ma valise et rangé mes affaires. Puis la douche, puis le pyjama. Ensuite, j’ai lutté pour ne pas m’endormir, histoire d’être encore un être humain quand ma coloc débarquerait. Mais à 22h, donc 4 h du mat’ dans mon organisme encore stationné en France, c’était trop me demander. Quand Marie est arrivée, j’ai entendu sa petite voix. « Oli ? » J’ai quitté mon sommeil pour enlacer ma fidèle amie. Nous avons échangé quelques mots, mais j’avais la curieuse impression de ne plus être maître de ma bouche. Façon de dire que Marie s’entretenait avec un hologramme, un Olivier de réserve, auquel on fait appel en cas d’urgence. Je suis donc retourné dans ma caverne.

Le lendemain matin, la neige avait cessé de tomber et je souriais à la vue de ce beau ciel bleu. Un ciel bleu qui voulait aussi dire « habilles toi chaudement ». Il faisait – 17, mais c’est à peine si je sentais le froid. Un homme m’a dépassé en tirant son fils sur une luge. Un autre tentait tant bien que mal d’extirper sa voiture de ce piège aux crocs blancs, à grands  coups d’accélérateur faisant tousser le pot d’échappement.

J’étais revenu chez moi.

Publicités

1 reply »

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s