Le dessert Emma

Souvenir du 13 janvier 2006.

C’était un soir, un soir avec Emma. Ma nièce, ma coke.

Trois ans, et déjà une star. Presque inconsciemment, un rituel s’est installé entre nous, au gré de mes visites chez ma sœur et son mari. Elle a toujours le chic de m’inviter à jouer avec elle à la fin de chaque repas. Elle dévalise son assiette avant la mienne. Je la fais patienter. On installe notre récré entre le dessert et le café. La coutume est ancrée. Le temps que ma sœur débarrasse la table et nous voilà évaporés. Direction la chambre de la petite chipie. Elle m’indique le chemin à suivre en me rassurant de sa petite main dans cet escalier mal éclairé. Délicate attention qui fendillerait un cœur de pierre. « N’aies pas peur, je suis là », me murmure-t-elle. Elle est fragile comme une brindille mais je lui fais confiance sans hésiter. Je me sens protégé par ce bouclier d’innocence. Arrivés dans son « chez elle », j’aperçois ce lit où paissent deux vaches, Carla et Valou. Une sur chaque oreiller. La couette a la douceur d’une caresse, elle fleure bon la lessive de printemps.

Emma a décidé que j’étais malade, je dois donc me reposer. La voilà qui me tend le biberon d’une de ses poupées. Elle me demande de faire semblant. Me regarder jouer la comédie la fait sourire. C’est fou comme on devient le meilleur acteur du monde devant les yeux d’un enfant. J’ai aussi droit à une piqûre sur l’épaule, la pose d’un pansement, et ce petit coup de marteau sur les genoux pour tester mes réflexes. Je dois ensuite enfiler un de ses pyjamas. Toujours faire semblant. Je m’applique. Je feins de dormir. Elle fait de même. Ce mimétisme est amusant. Je ne vois que sa petite tête dépasser de la couverture. La nuit est courte : 30 secondes ! « Allez, il est l’heure de se lever ! » Elle a préparé un petit plateau pour le petit-déjeuner, me sert un café. J’ai droit à tous les ustensiles de la dinette. Au menu : du citron ! C’est original pour commencer la journée. Mais mon petit zest à moi, ce sont ces deux billes noires qui semblent me sonder, un radar puissant qui me transperce de part et d’autre. Dans ce regard-là, l’abîme est jovial.

Arrive ma frangine. Une dernière facétie. « Vite Emma, cache-toi sous ta couette ! » Ni une ni deux, elle disparaît. Son rire transperce le duvet. Elle se marre. Le rire devient plus fort sous les coups de boutoirs de mes doigts chatouilleux. L’éclat d’un enfant qu’on taquine est enivrant. 

Le café est prêt. Nous redescendons d’un étage comme on redescend sur terre. Je sirote tranquillement mon breuvage. Morphée attend Emma. Au dodo. Je la quitte sur son quai de gare où de gros oreillers patientent sur les rails. Avant de m’en aller, elle se précipite sur moi pour poser un bisou sur ma joue avec ses petites lèvres chocolatées, ultime trace d’une crème dessert mal effacée. Elle me raccompagne sur le pas de la porte. Le bas de son pyjama, un brin trop court, dissimule mal ses petits collants noirs. Le « tonton qui dit des bêtises » s’éclipse. Lui aussi va rejoindre son lit. En repensant à cette question soudaine posée avant d’entamer le dessert. Une voix venue de ma gauche. L’interrogation qui désarçonne : « Dis, Tonton, tu m’aimes ? » Trois ans, et déjà perspicace…

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