Le maquis de mes souvenirs

Une scène tirée du film Les bidasses en folie. On en a tous rêvé, et les Charlots l’ont fait ! Ou comment aller au « trou » avec panache !

(Je réédite cette chronique parue sur mon ancien blog pour rendre hommage à Gérard Rinaldi, leader des Charlots, décédé le 2 mars 2012 à l’âge de 69 ans. Dans les années 70, cette bande de joyeux drilles torpillait l’armée avec beaucoup d’humour, avec ce côté bravache et peace and love qui leur allait si bien).

C’est en discutant avec un ami sur Facebook que cette chronique a vu le jour.

J’ai fait sa connaissance en 1995. J’avais 23 ans et j’inaugurais mon service militaire. Nous étions parmi les derniers pelotons de conscrits, alors que le service national obligatoire courait doucement à sa perte. Pas de chance comme on dit. J’ai donc perdu 10 mois de ma vie, mais j’ai gagné quelques belles amitiés, et les délires qu’elles ont fait pousser ne sont pas étrangers à ces bons souvenirs qui ont sauvé les meubles. Quand je reparle de cette période kaki avec quelques anciens camarades, on en rigole encore, et le canon de nos pensées crache des sourires qui ne tuent personne. Nous exhumons de nos tranchées quelques anecdotes savoureuses.

J’avoue que l’armée ne m’a rien appris, si ce n’est un métier auquel je n’étais pas prédestiné avec ma maîtrise de lettres modernes. Serveur. C’était ça, l’armée, des trajectoires improbables, des décisions incomprises, une belle roulette russe avec des croupiers déguisés en soldats. Je suis devenu le roi de la vaisselle, du lustrage de sol, et du nappage de tables grâce à la Grande Muette. Je lui dois aussi d’avoir dû porter un costume de pingouin pour donner à manger à des sous-officiers – et accessoirement des officiers – qui prenaient un malin plaisir à se faire servir par cette main-d’œuvre discount. Nous étions leurs larbins, des esclaves recrutés pour servir, au sens propre comme au figuré, la patrie. Il fallait nous voir zigzaguer entre les tables avec nos costumes rafistolés à l’aide de trombones, pour faire tenir les boutons des vestes, tandis que quelques agrafes redonnaient un peu de lustre à nos bas de pantalons. La guerre et la mode, on le sait, n’ont jamais fait bon ménage.

Et que dire de ces pots et cérémonies en tout genre qui fleurissaient pour un oui ou un non. Tout était prétexte à picoler et diluer l’argent du contribuable dans des boissons diverses. Je me disais alors, devant tous ces pontes carminés à l’haleine faisandée, qu’on serait mal barrés si une nouvelle guerre mondiale éclatait. Dans l’état-major où je servais mon pays, c’était la débâcle avant les combats, la déchéance des bérets.

L’univers militaire est aussi un monde surprenant. Je dois à mes supérieurs colériques mes premières pompes sur les poings et sur le béton, des marches au pas à dérider un dictateur, et toutes ces petites surprises que nous réservait une hiérarchie en manque d’idées. Que dire de la collecte des feuilles mortes au cœur de l’automne, et de la mine éternellement insatisfaite de nos bergers acariâtres ? C’était la saison qui voulait ça : les arbres se dénudaient, imperturbables, sans se douter que ce strip-tease de circonstance mettait en rogne des sous-officiers qui nous taxaient d’incompétence. Pourtant, le sol était nickel, mais il suffisait d’une légère bise pour faire choir l’engueulade. Nous retournions alors sur nos pas pour ramasser ces feuilles que nous n’avions pas vues, puisqu’elles n’étaient pas encore tombées. La logique et l’armée ont toujours été de vieilles rivales.

Ce qui nous faisait marrer, et ce qui étire encore aujourd’hui nos sourires, c’était ces répliques cultes qui hantent nos mémoires de troufions. Trois d’entre elles sont passées à la postérité, mimique de leur géniteur encore bien présente à l’esprit :

Tu me prends pour un jambon ? Ou une dinde, c’était selon l’humeur. Je  cherche encore l’origine de cette expression.

C’est la fête du slip ou quoi ?! Moi je dis qu’il faut donner la Légion d’honneur à l’instigateur de ces répliques sans queue ni tête, terriblement imagées, et aussi, avouons-le, dénuées de sens.

Vous allez vous sortir les doigts du cul. On avait que ça à foutre, se mettre les doigts dans le cul. Du coup, on ne se serrait jamais la main, on préférait la bise.

En définitive, l’armée nous a inculqué le rire, à défaut de faire de nous des hommes accomplis. Mes camarades et moi-même, qui devions cumuler autant d’années d’études que l’ensemble de la caserne, n’avons rien appris pendant ces dix mois. Pour la simple et bonne raison que nos familles respectives nous avaient enseigné l’essentiel, sans nous affubler de costumes ridicules ni nous réveiller à 4h du mat’ au son des trompettes. L’armée ne m’a pas appris à être honnête, à travailler, et encore moins à me surpasser. Les seuls ordres qui sont restés dans mes oreilles sont ceux de ma mère. Heureusement, nous étions plusieurs galériens à perdre notre temps, et à rire de la situation absurde dans laquelle nous nous retrouvions.

Le dernier jour de notre période sous les drapeaux, nous sommes sortis de la caserne bras dessus bras dessous pour une séance photo qui ponctuait notre drôle d’aventure. Nous nous toisions un peu avec nos boules à zéro dix mois plus tôt, mais nous nous sommes quittés en amis.

C’est la seule chose que je dois à l’armée : la paix après les préjugés.

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