Trente secondes dans le noir

Quand je suis perdu dans une ville ou une de ses rues, j’ai toujours pour habitude de demander mon chemin. J’ai une langue, donc je m’en sers. Il m’arrive d’accoster une personne, au hasard, sans discrimination ni ostracisme sexuel. Tout ce qui compte, à ce moment précis, c’est de remettre l’aiguille de ma boussole un peu folle dans le bon sens. Je suis plutôt doué, avec ma tête de mec gentil qui a raté sa vocation d’enfant de choeur. Cela me permet aussi de me venger pour toutes les fois où je me fais alpaguer  pour un oui ou un non. Une clope, de l’argent…, j’y peux rien, je suis un aimant à services. Un naufragé sur une plage ? Il est pour mon bateau ! Je vous jure, si j’avais été le capitaine du Titanic, l’iceberg fatal sera venu de lui-même se coller à la proue de mon navire.

Il m’arrive aussi de faire irruption dans un commerce, quasi convaincu de pêcher le renseignement qui me fait défaut. Comme récemment, alors que Montréal redevenait une étrangère dans un secteur où je flâne très rarement. Pas disposé à parcourir des kilomètres dans une zone peu inspirante pour la balade, moribonde et dénuée de charme si vous voulez mon avis, j’ai pris la première enseigne venue. Juste derrière moi. Un bar. Ouvert, comme le laissait supposer le néon rouge maquillé comme une bouche pulpeuse prête à aspirer le passant.

J’avais compris, en un coup d’oeil, que je n’allais pas tomber follement amoureux de ce commerce visiblement exsangue et peu recommandé aux enfants, à en juger par l’opacité de ses vitres. Le genre d’adresse qui se retient d’uriner ses odeurs et ses vices sur le trottoir, mais qui vous abreuve d’images boiteuses une fois à l’intérieur. Ce n’était pourtant pas un sex shop, mais javoue avoir hésité un moment dans le nom à donner à cet endroit patibulaire. Quand je suis entré, j’ai vite compris que le rose, ou tout autre couleur bonne pour le moral, était superflu. En poussant la porte, j’insufflais un peu de vie à ce troquet pour paumés. En d’autre terme, j’étais le premier visiteur, à une heure de la journée (16h), où, je l’avoue, les bars sont rarement pompettes. Et puis des particules d’alcool en perpétuelle orbite entre les tables et les chaises infestées du cul des autres. J’ai tout de suite capté une femme. Une cliente ? Hélas, non. Juste la serveuse, accoudée au bar pour ne pas sombrer dans la lassitude, désespérément en quête d’un reflet humain dans sa mare asséchée. En me voyant entrer, elle a souri, j’en ai fait autant. Pas que la dame était jolie, avec sa dentition peu avenante, entretenue au Colgate à la nicotine, mais par pure politesse. Quand j’arrive dans un bar, je fais dans le classique : je dis bonjour et j’allonge les zygomatiques. C’est rare que je crache d’entrée par terre ou que j’aille me soulager contre le bar en pétant comme un hippopotame.

J’ai senti que j’allais vite refroidir son entrain convalescent. Pas de commande dans la bouche, juste un besoin de renseignement. Un soupçon de discussion dans un coin perdu avide d’échanges… Elle m’a aiguillé gentiment, en restant sur ses béquilles. En trente secondes, j’étais à nouveau dehors. Je n’ai laissé aucun pourboire sur le comptoir de cette bicoque trop triste.

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Catégories :Tranches québécoises

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