SOS fantômes

Dans un café de Montréal, d’ordinaire très calme. Un client vient de péter un plomb. Je n’en demandais pas tant. Si les anonymes me fournissent des munitions, je prends !

Je lisais le journal quand j’ai entendu un « câlice ! » bien pesé. Puis des sacres en pagaille, en veux-tu en voilà. Une compilation de ces jurons québécois dont raffolent les Français, sans réellement mesurer leur portée et leur signification. Donc, il y a ce gars qui catapulte des gros mots, avec une discrétion toute relative. Sa colère inopinée crée un léger malaise autour de lui, quand d’autres, à commencer par moi, se retiennent de sourire.

Il ne faut pas être psychologue pour deviner que le bonhomme n’a pas toute sa tête. Va pour les vociférations passagères, mais quand on se met à échanger des mots avec un personnage invisible, ça veut dire que je ne dormirais pas dans la même chambre que cet inquiétant personnage.

Après avoir lâché quelques grenades verbales, le voilà qui se rue dehors, sans doute pour retrouver ses esprits. Aussitôt sur le trottoir, il agresse une poubelle qui ne lui a rien fait. Un bon coup de pied, puis deux, puis un troisième, en bon perfectionniste. Je l’observe discrètement (je suis assis près de la vitre). Il continue à crier des insanités, va et vient sur le bitume tout en grillant une cigarette. La nicotine et le sport (enfin c’est un grand mot) finissent par le détendre. La bête en lui s’est assoupie. All is under control. Dans le bar, les gens sont retournés à leurs petites occupations, mais certains regards trahissent une légère appréhension.

Il regagne sa table. J’ai la sensation bizarre que l’accalmie est de courte durée, que la mèche n’est pas totalement éteinte. Je le vois prostré devant une feuille blanche où il a noirci quelques lignes. J’espère que ce n’est pas le manque d’inspiration qui le met dans cet état ! Il me fait penser au frère Tuck dans Robin des bois, avec sa tonsure et sa couronne de cheveux drus. Comme redouté, Mister Hyde réapparaît, toujours aussi inspiré :  « Câlice, ostie, mange d’la merde ! » Le ton se raidit, mes voisines se marrent. On dirait vraiment qu’il se défoule sur un souffre-douleur indétectable pour un esprit sain. J’ai bien envie de lui demander comment va Jeanne d’Arc, mais je me ravise.

Tous les regards convergent maintenant vers lui. Jusqu’où ira-t-il ? Va-t-il se faire sauter la cervelle à cause d’une malheureuse faute d’orthographe dans sa prose ? Casser sa table pour une vulgaire tache d’encre sur sa feuille ? Sauf que cette fois, il remballe ses gaules, va payer son addition sans insulter la serveuse. Une fois dehors, je vous le donne en mille : il se soulage sur la poubelle, toujours aussi stoïque. Et puis cette clope qui fait contrepoids à la colère. Le tabac a du bon, finalement.

 

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