Mon coiffeur une étoile

J’ai changé de coiffeur. Soucieux d’alléger ma facture, je suis parti en quête d’un salon moins cher et tout aussi efficace que le précédent. Je n’ai jamais eu à me plaindre de l’ancien, où je me rendais d’un pas alerte à chaque surcharge capillaire. Dans cet endroit chic et urbain, les clients devenaient un peu des rois. Après le traditionnel shampoing, j’avais droit à un massage en règle de mon cuir chevelu. Je lévitais dans mon grand fauteuil, la tête inclinée, front titillant la poitrine de ma jolie coiffeuse, qui enfonçait ses doigts dans ma tignasse. Je redevenais alors un agneau entre les mains d’une louve. Ce confort un peu théâtral a bien entendu un prix, et chaque paiement à la caisse me ramenait brusquement sur terre.

Donc, je suis allé fouiner sur Internet, à la recherche d’un nouveau figaro. Un commentaire, aussi bref qu’élogieux à propos d’une enseigne portugaise, a titillé mon intérêt. L’internaute avait écrit ceci : « Un coiffeur pas cher et efficace. » Le chemin était donc tout tracé. Quand je suis arrivé, j’ai d’abord cru, de l’extérieur, que c’était fermé, ou laissé à l’abandon, ce qui n’était pas très rassurant. Mais comme il m’avait semblé apercevoir de la lumière, je décidai de vérifier par moi-même.

Premier constat : j’allais pas attendre très longtemps. Devant moi, trois personnes, cliente incluse. Autour de moi, du mobilier d’un autre âge, des affiches et des photos en phase terminale. Bref, typique des vieux commerces qui continuent de faire leurs petites affaires au détriment de la modernité ambiante. En un clin d’œil, je venais de comprendre pourquoi les tarifs pratiqués défiaient presque toute concurrence…  Les coiffeuses ? Des Portugaises, pas de doute, basculant sans cesse entre leur langue natale, l’anglais et un français un peu boîteux. L’une d’elles m’a même demandé le sens exact du mot « tréboucher », avec des airs de samba plein la bouche. Ma coiffeuse était la plus jeune des trois, mais pas la moins fine. J’en étais presque à regretter la précédente adresse, à commencer par celle dont le regard entrait par effraction dans mon imagination. Je repensais à cette façon si délicate de manipuler ma tête, comme si un soudain désir ralentissait ses gestes. Avec la version portugaise, rien de tout. Juste une machinale opération de coupe drastique. Pas un poil de fantasme. Source du désir tarie. Snif.

Autres changements : un prix anormalement bas, à la limite du suspect. Et le shampoing, ou l’absence de shampoing devrais-je dire. D’habitude, c’est une évidence, on prend au moins la peine de vous demander si cette étape est nécessaire. Pas dans ce salon hors du temps. À peine arrivé et j’étais déjà calé face au miroir, la tête encore maculée de gel.  On m’a alors aspergé les cheveux avec un peu d’eau, comme on le ferait avant de nettoyer une vitre. Pschtt, pschtt… ! C’est tout ? Oui, c’est tout. Ma nouvelle coiffeuse m’a également demandé ce que j’entendais par « couper court », si cela impliquait l’utilisation de la « machine ». Machine ? J’en ai déduit qu’elle faisait référence à la tondeuse. Vu la déco vintage et l’état très fatigué du matériel, j’avoue avoir été pris d’un doute. Je m’étais préparé à toute éventualité, incluant le recours à une paire de ciseaux ayant servi à l’époque de la Nouvelle France…

Ce qui m’inspirait le plus de crainte, c’était je crois cette grosse brosse à cheveux d’un bleu délavé. Le genre à vous faire gagner quelques centimètres en vous bombant la tignasse. Sauf qu’il n’était pas dans mes plans de ressembler à un vieux rockeur, et encore moins à la patronne, dont la chevelure ondulée semblait avoir été domptée avec une bonne dose de laque.

J’ai quitté cet endroit suranné avec la drôle d’impression d’avoir visité un musée…


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