Le printemps érable

Les étudiants ont récemment manifesté contre la hausse des frais de scolarité de manière amusante, en se mettant (presque) à nu.

On ne parle que de ça, c’est le sujet de conversation numéro 1 au Québec. Manchettes à la pelle. La grève des étudiants contre la hausse des droits de scolarité (1 625 $ sur 5 ans), après plusieurs années de gel, s’est transposée sur le terrain social au fil des semaines. Elle divise la société, consume la patience d’une partie de la population…. On ne compte plus les manifestations (180 à ce jour), les arrestations, les blessures, les coups bas et les dérapages. Du jamais-vu, clame-t-on dans les médias. À juste titre. Tous les chiffres tendent vers ce constat, alors que la presse étrangère se fait l’écho des débordements qui secouent cette province d’ordinaire si consensuelle.

Les journaux locaux débordent de cette agitation où l’espoir côtoie l’indécence, où la violence bouscule le pacifisme. Oui, il se passe quelque chose au Québec. Trois mois que le volcan étudiant crache ses revendications, trois mois que ses leaders empilent les heures à une cadence de ministre, avec une abnégation qui force le respect. On a dit que ce mouvement sans précédent avait fait grandir  d’un coup la jeunesse québécoise, laquelle, dans une rébellion qu’elle souhaiterait sans ratures, apprend les vertus du combat et de la démocratie. Bien entendu, tout n’est pas si rose ou si aisé dans ce séisme provoqué par le gouvernement libéral de Jean Charest. Arrogant, paternaliste selon ses détracteurs – et ils sont nombreux ici à le penser – le pouvoir en place a surtout pêché par manque de communication. Son silence pesant, alors que la rue virait au rouge (la couleur de ralliement des manifestants) a longtemps été jugé insultant par ceux qui appelaient de leurs voeux une table des négociations dans la tourmente ambiante. Tout récemment, des tractations ont enfin pu avoir lieu, après bien des tergiversations, des spéculations et autres dialogues de sourds, mais l’entente de principe signée par les cadres des trois principales fédérations étudiantes (FEUQ, FECQ, CLASSE) aura fait long feu devant la vindicte de leurs troupes. L’accord prévoyait une baisse des frais administratifs en contrepartie de la hausse, alors que les droits de scolarité de la Belle Province sont actuellement les moins élevés à l’échelle nord-américaine. Dans le même temps, les carrés verts (autrement dit les étudiants en faveur de la hausse), plutôt discrets jusqu’à présent, ont également décidé de manifester pour faire entendre leurs voix.

Conflit autant social que politique – au point où l’on soupçonne l’administration Charest de jouer la montre et de laisser pourrir la situation à des fins électorales – la grève des étudiants québécois fait souffler un vent de fraîcheur dans une société peu habituée à ces mouvements de masse, au point où le moindre grabuge prend des proportions parfois extrêmes au sein de la population. Bien sûr, il y a eu des dérapages de part et d’autre, et même des blessés, parfois graves (un étudiant a notamment perdu l’usage d’un oeil). On stigmatise les moyens déployés par les policiers, ainsi que la rudesse de certaines de leurs interventions, tout comme on condamne, de l’autre bord, et avec raison, les dégâts causés par des groupuscules qui n’ont, bien souvent, pas grand-chose à voir avec le mouvement de contestation estudiantine.

Lentement mais sûrement, la grève est en train de cristalliser bien des rancoeurs. Il se pourrait bien, sans préjuger du bien-fondé ou non de la hausse des frais de scolarité, que les étudiants paient les pots cassés du pourrissement de la situation, surtout si la contestation se radicalise, comme cela semble être le cas. Il y a deux jours, l’interruption totale du traffic dans le métro, après le jet de bombes fumigènes sur plusieurs lignes, a été condamnée d’une seule voix par l’Assemblée nationale à Québec. Des mots comme « terrorisme », iconoclaste lorsque l’on connaît les vrais dégâts causés par ce fléau planétaire – ont fait leur apparition dans les commentaires, alors qu’un journaliste a même demandé au maire de Montréal s’il envisageait de faire appel à l’armée pour mater la fronde ! On croit rêver ! L’épisode du métro, dont l’accès a été interdit pendant deux heures, a obligé les usagers à se rabattre sur les transports en commun et leurs propres moyens de locomotion, ce qui a créé une belle pagaille dans cette ville déjà saturée aux heures de pointe.

D’ores et déjà, les effets collatéraux de cette crise se font sentir. Économiquement, les inquiétudes sont nombreuses. La facture des heures supplémentaires payées aux forces de l’ordre, employées à pleine capacité, s’annonce salée. L’image de la métropole, fortement écornée par les manifestations à répétition, dont certaines se déroulent la nuit – dont l’une d’elles en petite tenue ! – donne également des sueurs froides aux organisateurs des grands évènements et autres festivals d’été qui se profilent à l’horizon. Les gros pourvoyeurs d’emplois saisonniers ont également exprimé leurs inquiétudes, dans l’optique d’un rattrapage des cours durant la période estivale. Et ce n’est qu’une problématique parmi d’autres dans ce conflit embourbé. Les plus pessimistes agitent le spectre d’ une escalade de la violence, craignant un drame qui, pour le coup, agirait comme électro-choc (c’est malheureux à dire, mais c’est souvent le cas), tandis que les plus positifs veulent encore croire à une solution au conflit. 

Lors de l’immense manifestation du 22 mars – entre 100 000 et 200 000 personnes avaient battu le pavé – certaines pancartes avaient attiré l’attention dans la galaxie des slogans en tous genres. « Le printemps érable », avait marqué les esprits. La trouvaille était judicieuse,  toute proportion gardée avec les rébellions dans le monde arabe. Mais nul doute que cette révolution moins tranquille que son aînée des années 60 (un grand nombre de réformes avait été mené par le Québec sur une période courte) laissera des traces dans les coeurs et les esprits.

Il y aura probablement un avant et un après les grèves du printemps québécois. 

Aux dernières nouvelles, les syndicats du Québec appellent à un moratoire jusqu’aux prochaines élections provinciales pour mettre fin à cette crise politico-sociale d’une grande ampleur. Il va bien falloir, il est vrai, trouver une issue à cette saga aussi passionnante qu’éprouvante…

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