Les casseroles de la liberté

J’étais toujours, jusqu’à présent, resté en retrait des manifestations étudiantes qui secouent le Québec depuis plus de trois mois. Un record, des superlatifs à tous les coins de rue, et un vent de contestation qui fait souffler la liberté… (lire ma chronique du 12 mai, « le printemps érable », si vous avez manqué le début…)

Et puis un soir, hier pour être plus précis (jeudi), je me suis fait embarquer par ma voisine. Je me suis retrouvé au cœur d’un joyeux tintamarre. Depuis quelques jours, plus précisément depuis l’adoption d’une loi qui restreint le droit de manifester au Québec, la contestation populaire, et désormais sociale, a pris une autre tournure. Joyeuse, festive, familiale et intergénérationnelle. D’une ampleur comme on en voit rarement. Je suis heureux et chanceux de vivre ce ras-le-bol généralisé, puisque la grogne contre la hausse des frais de scolarité s’est transformée en vindicte contre le pouvoir libéral en place. Les casseroles sont descendues dans la rue. Cette forme de contestation populaire, connue sous le nom de cacerolazo, est pratiquée depuis une quarantaine d’années dans plusieurs pays d’Amérique latine. Le phénomène est né au Chili, en 1971, sous le gouvernement de Salvador Allende, pour protester contre de graves pénuries alimentaires.

J’ai lu et entendu que les journalistes devaient rester neutres dans ce conflit, ce qui est vrai dans l’exercice de leur profession, encore que cette évidence soit battue en brèche par les manifestants, beaucoup reprochant aux médias de ne pas être objectifs. Ceci est un autre débat… Moi, quand je suis descendu dans cette arène populaire, je n’étais pas un journaliste. Bien sûr, mes sens étaient toujours aux aguets, mais j’étais d’abord et avant tout un citoyen. C’est vrai aussi que je ne suis pas Québécois, juste un vulgaire expatrié qui est contraint de rester discret et civilisé dans ce genre de rassemblement, histoire de ne pas être expulsé dans son pays d’origine. De toute manière, je n’ai jamais aimé la violence et la gratuité de certains coups. J’ai dit, et je le répète, que certains groupuscules ont causé du tort à cette révolution québécoise et francophone, l’identité si chère à la Belle Province ayant repris du galon dans cette grogne sans précédent, mais c’est mon avis…

Je n’ai rien vu de malsain jeudi soir. J’étais cerné et porté par le bruit des casseroles, et de tout ce qui pouvait servir de tambour ce jour-là (j’ai même vu des gars emporter avec eux leur gros barbecue, claquant son couvercle pour faire du bruit ! 🙂 ) J’étais aussi imbibé de cette convivialité contagieuse et spontanée, grossissant à vue d’œil à mesure que nous progressions ventre le centre ville. Cette manifestation qui ne s’essouffle pas, et qui a le mérite de se renouveler dans ses formes, est aussi le signe d’une démocratie en santé. La loi liberticide et autoritaire du gouvernement Charest a fait clignoter un petit voyant rouge, un petit voyant qui lui dit de faire attention, de ne pas briser l’équilibre de la paix sociale.

Je crois que je n’ai jamais autant aimé les Québécois que jeudi soir, et sans doute les jours d’avant. Je connais personnellement une des figures de proue de ce tsunami rafraîchissant et sans frontières. Son abnégation, au-delà de la fatigue  et des attaques adverses, ainsi que celle de ses deux collègues du front commun, force le respect. Les étudiants québécois, et leurs nombreux sympathisants, qui défient la loi avec autant d’imagination et de constance, sont en train de donner une  belle leçon au reste du monde. Croyez-moi, c’est beau à voir et ça vous file bien plus de frissons qu’une bluette cinématographique gorgée de musique sirupeuse et cucul… Bien sûr, il y a eu des débordements condamnables, de la casse, bref, des choses pas belles à voir. Mais toutes ces agressions et ces comportements absurdes relèvent presque de l’épiphénomène dans cette masse de grognons pas bien méchants qui tapent sur des casseroles, chantent, et parfois vont jusqu’à se foutre à poil pour donner plus de hauteur à leur cause.

Je dis à ce peuple que leur révolution est un peu la nôtre, et que son soulèvement, même parfois imparfait ou incompris, démontre avec acuité que le peuple a encore son mot à dire. Je ne politiserai pas cette révolution, mais là où le sport a échoué – l’équipe de hockey du Canadien de Montréal ayant connu une saison catastrophique – la rue se charge de planter des bulbes de chair de poule dans les pores trop sages du consensus local et provincial. La colère des Québécois est autant que leur langue la marque d’une identité forte. Au lieu de courber l’échine, ils ont levé le poing.

C’est beau, un peuple qui vit…

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