L’art du détour

En temps normal, j’ai un assez bon sens de l’orientation… Vous vous doutez bien qu’en disant cela, je m’apprête à introduire le fameux MAIS que vos yeux impatients attendent les pupilles bien ouvertes. Vous avez raison : pas plus tard que dimanche, ma boussole s’est enrayée, l’aiguille s’est bloquée sur perdition dans la ville.

J’avais prévu de rendre une visite inopinée à un couple d’amis résidant à Laval, une ville voisine de Montréal boursoufflée de béton, à croire que le maire est un ancien maçon. Déjà à l’aller, j’ai pris un peu de liberté avec le parcours proposé par Google Maps, façon plus digne de dire que je me suis un peu perdu. En quittant leur domicile, vers 19h30, j’avais pris toutes les précautions, demandant à mes hôtes le chemin le plus rapide, et surtout le plus simple, pour regagner mes pénates. D’après les explications apportées, ce devait être une formalité, fingers in the nose. « Un quart d’heure vingt minutes maxi pour retourner chez toi. » Cool…

J’ai posé mon vélo dans le couloir de mon appartement vers 21h. Si vous êtes bons en calcul, vous constaterez que j’ai pris mon temps pour rentrer, façon moins honteuse de dire que je me suis à nouveau égaré, et pas à peu près ! Je ne saurais dire à quel moment l’itinéraire s’est emballé, qu’il est devenu un puzzle de 5 000 pièces éparpillées sur le sol. En gros : un parcours torsadé, des nœuds plein la tête, des cuisses en compote (j’étais censé reprendre le vélo progressivement) et deux paumes de main bien rouges, sur lesquelles étaient gravées les poignées du vélo.

D0nc, je me suis paumé. Remarquez, j’ai traversé de beaux quartiers, avec leurs enfilades de maisons cossues, leurs jardins impeccables et leurs pelouses permanentées… Plus le temps passait et plus j’avais l’impression de faire le tour de l’île de Montréal, dont la longueur, d’est en ouest, s’étire, je le rappelle, sur une bonne cinquantaine de kilomètres. L’horreur ! À un moment donné, alors que le jour commençait à décliner, j’ai décidé d’apostropher le premier piéton venu. J’ai jeté ma détresse sur une femme d’origine africaine, qui attendait sagement son bus. Lorsque je lui ai demandé si je pédalais dans la bonne direction, ayant pris soin de lui indiquer la rue en question, elle a fait oui de la tête (ouf), avant de préciser que c’était loin (merde). Non, elle a dit « très loin » (méchante !), autrement dit un bon coup de massue sur mes articulations rouillées. Préférant l’optimisme forcené à l’immolation fataliste, je décidai de poursuivre ma route, pédalant comme un mort-de-faim sur cette route tendue et sans fin. Après tout, essayai-je de me convaincre, la dame avait peut-être menti, ou, mieux, c’était peut-être une calamité dans l’appréhension des distances.

J’ai donc fini par alpaguer une autre personne. Un homme, parité oblige. Même question, même réponse démoralisante : « Oui, vous êtes dans la bonne direction, mais c’est très loin. » (putain, ça doit être le fils de l’autre). Autant dire qu’à ce moment précis, j’ai cru mouliner dans un monde parallèle, façon 4e dimension, comme si mon pédalage frénétique permettait d’alimenter en électricité tout un quartier de la ville. Je vous épargne les routes crevassées qui m’ont troué le cul, et ce vent de face particulièrement apprécié quand on est devenu comme E.T. recherchant désespérément sa maison. Sauf que dans le film signé Spielberg, le vélo du garçon, il vole ! Mon Dieu que j’aurais aimé que le mien ait des ailes !

J’ai fini par retrouver mon chemin, en tirant un peu la langue. Ils avaient raison les piétons : c’était loin, très loin… D’après Richard Borhinger, qui en a fait un roman, c’est beau, une ville, la nuit. Sur un vélo et totalement perdu, je suis moins convaincu… 😉

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