Le mur des exclamations

Le mur réservé aux fans a très vite été submergé de commentaires et de signatures. Photo : moi.

La ville de Québec, en été, est noire de monde. C’est le lot habituel des lieux touristiques, qui exhibent leur charme au regard les plus offrants.

En temps normal, donc, la capitale rougit. Sauf que le week-end que je viens d’y passer n’avait rien de normal. Je jouais les guides pour des amis français venus me rendre visite, sans me douter que l’un d’eux se souviendrait longtemps, pour ne pas dire ad vitam aeternam, de son passage chez la doyenne des cités d’Amérique du Nord. Tout ça à cause d’un mur érigé par un certain Roger Waters, figure charismatique du légendaire groupe Pink Floyd. Le hasard a voulu que notre venue coïncide avec un concert-événement attendu de pied ferme par des milliers de fans, et présenté comme historique avant l’heure. Impossible d’ignorer ou de ne pas croiser un partisan de cette formation mythique, impossible de ne pas sentir la ferveur monter et l’impatience gronder. Des admirateurs à tous les coins de rue, dans toutes les auberges et tous les hôtels. Et toujours la même question adressée au visage étranger : « Vous êtes venu pour Roger Waters ? » Le Britannique était attendu, épié même, tandis que son guitariste – le remplaçant du non moins emblématique David Gilmour – se promenait tranquillement dans la ville historique la veille, à la grande surprise d’une artiste peintre toute heureuse d’avoir pu jaser quelques minutes avec lui. À l’arrivée, près de 80 000 personnes sont venues acclamer Roger Waters. Elles pourront dire, un peu égoïstement, qu’elles y étaient, qu’elles ont touché du doigt un de ces moments bien rares dans une vie, alors que le célèbre bassiste achevait sa tournée mondiale au Québec, devant un public record. Il n’en fallait pas plus pour galvaniser la foule.

Difficile de ne pas sentir monter l’effervescence au fil des heures, sous un soleil transformé en toaster, alors que la capitale avait enfilé ses habits de ville du Sud, chaude comme un barbecue. Donc, dans notre trio de visiteurs, il y a avait ce fan de la première heure, hésitant d’abord à grever son budget pour applaudir son idole, ou presque. L’hésitation fut bien évidemment de courte durée, d’autant que le bruit courait que des billets étaient encore disponibles, moyennant la somme de 100$ (environ 80 euros). Ni une ni deux, l’ami décidait de faire une entorse à sa grasse matinée le lendemain pour mettre toutes les chances de son côté. Bien lui en a pris, puisqu’il est revenu avec le précieux sésame, ayant encore à cet instant précis peine à croire qu’il serait présent sur les gigantesques plaines d’Abraham, là où, la veille, il était allé observer l’immense scène et son décor de péplum, comme en faisait foi ce mur long comme un banquet festif….

On sentait dans sa façon d’en parler qu’il finirait par craquer, par casser sa tirelire pour vivre un moment unique. Le jour J, nous l’avons laissé 4h avant le show, à  quelques pas du Parlement québécois, là où la file d’attente était rapidement devenue une marée humaine, étirant ses silhouettes compactées sur des centaines de mètres. Le soir venu, le spectacle tant attendu a fini par recouvrir les murs de la ville, lesquels servaient de caisse de résonance au dithyrambique opéra-rock, tandis qu’un hélicoptère muni d’une caméra bourdonnait inlassablement au-dessus du site, au grand dam des puristes agacés par ce parasite. Même ce projecteur semblant trouer le ciel, un peu à la manière de Gotham City appelant Batman à l’aide, en disait long sur la singularité du moment, comme si Waters était arrivé à Québec en soucoupe volante.

Et puisque que certaines images valent parfois mille mots, je retiendrai cette noria de fans apposant une signature ou quelques mots bien pesés sur un mur aux proportions plus modestes planté à quelques mètres de la grande entrée des convives. Un espace livré aux générations de fans, maculé de commentaires divers immortalisant la magie du moment, appareil photo venu en renfort pour fixer l’émotion sur une carte mémoire soudain considérée comme un coffre-fort. Notre ami s’est prêté à ce petit jeu presque touchant, rejoignant la file des inconditionnels, et solidifiant, avec quelques glissements de feutre sur la surface lisse, l’indéboulonnable mur de la musique contemporaine.

Le lendemain matin, la presse enfilait les superlatifs, et certains poignets, auréolés du bracelet tant convoité, arboraient avec fierté ce vécu commun aux partisans de la première heure ou aux convertis plus jeunes. Le concert d’éloges du lendemain rebâtissait en quelque sorte les deux heures passées en compagnie de l’icône Waters. On sentait bien, vu de l’extérieur, qu’il s’était passé quelque chose le 21 juillet, que les braises du souvenir étaient encore chaudes dans toutes ces têtes groggy par tant de quintessence.  « Du jamais-vu », entendait-on ou lisait-on ici et là. Rien à redire, ou si peu, aucun déchet dans les conversations.

Notre ami était lui aussi encore saoûl, haleine faisandée par les mots laudatifs, regard imbibé d’étoiles en découvrant ce que la presse locale avait pu retranscrire de cette folle soirée. Sonorisation impeccable, quadriphonie encensée, pyrotechnie et projection d’images repassées en boucle, démesure du décor… le partisan digérait à sa manière son menu gastronomique mitonné par un Roger Waters planant sur cette apothéose québécoise définitivement belle.

Si certains murs inspirent la honte ou le dégoût, la muraille imaginée par Pink Floyd n’est pas prête de s’effondrer. Comme si le ciment des clameurs l’avait consolidée à jamais.

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