Les miracles de Lourdes

Arrivée du matériel tôt le matin sur le quai militaire de Metz. L’après-midi, l’endroit sera noir de monde et il sera bien difficile de se frayer un chemin entre les voitures, les ambulances, et les nombreux bénévoles occupés à charger le train.

Hommage aux Messins qui sont partis ce jour en direction de Lourdes, pour une noble mission…

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Avant le 2 août 1994, Lourdes se résumait pour moi à une grotte et quelques vieilles béquilles suspendues à un fil… J’imaginais les anciens propriétaires de ces supports de bois, lesquels, grâce au concours d’une force divine et d’une foi inébranlable, avaient retrouvé l’usage de leurs jambes.

Et puis un jour un ami m’a emmené avec lui dans un train qui ne menait pas vers une destination ensoleillée, en tout pas au sens des parasols, des bikinis et des plages dorées. À partir de ce jour-là, le voyage s’est répété 13 fois. Treize années durant lesquelles je comptais les jours le mois précédant le grand départ, sous l’emblème de l’Hospitalité Notre Dame de Lourdes de Metz. Une association parfaitement huilée, servie par des bénévoles de toutes générations ayant un seul et même but durant une semaine éprouvante pour les organismes mais revigorante pour l’âme : aider son prochain.

Quelques mois à peine après mon voyage humanitaire dans une ex Yougoslavie en guerre, je découvrais une autre détresse, j’entrais dans le monde méconnu des malades et handicapés. Je faisais aussi connaissance avec le mercantilisme nauséabond des lieux de culte, et la foi toute relative de certains représentants de l’Église, bien plus prompts à passer à table pour se remplir la panse qu’à visiter un malade en quête d’écoute et de réconfort.

Lourdes, pour un brancardier ou une hospitalière, ce sont des journées de plus de 10 heures, souvent sous une chaleur écrasante, et des prouesses quotidiennes accomplies par des personnes altruistes, pas forcément croyantes ou pratiquantes, qui bâtissent une église sans autel ni hostie. À Lourdes, on porte des malades et des handicapés, on leur donne à manger, on les promène, on fait leur toilette, et surtout, le plus important je crois, on leur parle et on les écoute. Pour beaucoup d’entre eux, Lourdes est synonyme de camp de vacances, de grand air ou d’évasion, loin du cadre ronronnant et aseptisé de leur résidences spécialisées, quand l’absence de famille ou parfois l’indifférence des proches transforme leur cocon en prison.

À Lourdes, on se découvre une force ou une foi inhabituelle. On surmonte la fatigue insidieuse ou certaines tâches peu ragoûtantes, comme la collecte de sous-vêtements maculés d’excréments aux premières heures du matin. On installe un malade imposant sur son lit en usant de techniques particulières, en priant pour que son propre dos ne lâche pas sous le poids de ce corps à déplacer. On tente l’impossible, toujours, pour soulager la douleur de l’autre, sans penser bien souvent à la sienne. Durant une semaine, on est comme déconnecté du monde réel, coupé de la moindre actualité, avec le sentiment bien agréable d’être soudainement chez soi dans cette bulle. Une cure d’humanisme dans un sanctuaire où les handicapés sont si nombreux que les personnes valides en deviennent presque anormales. Je crois que c’est ce sentiment que j’appréciais le plus : l’impression d’être moi même un handicapé, de traiter d’égal à égal avec ceux que l’on dit différents, arrivant à communiquer, à force d’habitude, avec des malades incapables de s’exprimer normalement.

Et puis il y a cette complicité, ces liens tissés avec eux, cette communion presque surréaliste. Chaque année, la plupart des protégés de Lourdes ont les mêmes visages, ou presque. On connaît les habitudes, les mimiques, les bons et les mauvais côtés de certains d’entre eux par cœur. Il y a Jean-Marie, qui coupe la tête à tout le monde, Brigitte, qui alterne les phases de gaieté et de profonde tristesse, ou le célèbre Jacky, qui bave plus qu’il ne parle mais arrive toujours, cahin caha, à se faire comprendre, surtout lorsque la conversation bascule dans le foot. Au fil du temps, on apprend le décès d’un de ces compagnons attachants, vaincus par la maladie ou la vieillesse, et cela creuse un trou dans notre album de famille.

Quand le virus de Lourdes vous contamine, il s’immisce dans vos veines pour finir dans votre cœur. Si le Québec ne s’était pas mis sur ma route, je crois que j’aurais poursuivi mes virées dans la cité mariale, et je sais qu’un jour ou l’autre j’y retournerais. Le plus dur, chaque été, est d’imaginer tous ces camarades embarquer dans un train vétuste qui sert de caravane à une meute de bénévoles. Le trajet est à lui seul épique, quand il faut prendre en charge des malades dans des wagons indignes et inadaptés pour ce genre de mission. Cela relève de la prouesse, pour ne pas dire du miracle. Les sommeils de trois heures, du moins pour une certaine catégorie de brancardiers dont je faisais partie, après des soirées où l’alcool coule à flots, appartiennent au même registre des dépassements de soi inattendus.

Condensé de bonté humaine, le Lourdes des hospitalités françaises et étrangères est une nécessité dans un monde de cécité. Dans les Hautes-Pyrénées, la main tendue et l’oreille attentive sont des valeurs bien plus utiles et présentes que l’individualisme. Finir lessivé mais heureux, c’est ce qui attend la plupart du temps le brancardier et l’hospitalière à Lourdes. En revenant sur le quai de la gare de Metz, son foulard imbibé de sueur renferme bien des sentiments contrastés, et le badge où figurent son identité et le logo de l’association messine a la valeur d’une médaille bien plus méritée que toutes ces Légions d’Honneur distribuées à tort et à travers. Les départs de Lourdes sont toujours des crève-cœurs. Le train est plus silencieux sur le chemin du retour. Il est aussi un peu plus lourd, en raison des bidons de toutes tailles remplis d’eau bénite. 

Quand les malades et handicapés regagnent leurs centres spécialisés ou leurs familles, leur sourire ont perdu un peu de leur éclat. Il y a toujours quelques larmes qui coulent sur ce quai qui, une semaine plus tôt, sentait bon les retrouvailles et la camaraderie. Les ambulances et les bus vont et viennent, comme le jour du départ, sauf que cet incessant ballet marque la fin d’un sacerdoce riche en rires, en anecdotes et en émotion. Le pèlerinage de Lourdes ne dure que sept jours, mais il marque une vie. 

Parole de brancardier.

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2 replies »

  1. Il est rare de partager à 100% un texte, phrase pour phrase, mot pour mot … Bravo Pinto de mettre des mots sur ce que l’on ressent là-bas. Et si je dois retenir qu’une phrase, ce sera : »… et je sais qu’un jour ou l’autre j’y retournerai. »

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