De mémorables vendanges

Le Spatz et moi, plus très frais….

La première fois que je suis allé à Lourdes, je m’en souviens, c’était un 2 août. Nous étions en 1994. Le jour du départ coïncidait avec l’anniversaire d’un des brancardiers surnommé Spatz. Nous avions célébré cet événement dans le train. Spatz, c’était tout un surnom, un surnom qui n’avait rien à voir avec un oiseau, si l’on s’en tient à la signification de ses racines allemandes. Le spatz, du moins dans ma Lorraine natale, c’est aussi cet organe masculin jamais rassasié, procréateur à ses heures. Ça lui allait bien ce surnom. Il était en effet de notoriété que cet ami aimait le sexe et les femmes, belles, de préférence, et qu’il donnait du fil à retordre à la fidélité. Seul comptait le plaisir, l’instant présent. Ça n’en faisait pas un être odieux, loin de là, encore qu’il ne fallait pas trop marcher sur ses plates-bandes, ou mettre en péril sa réputation de mâle en rut. Franck, c’était son prénom, bouffait la vie à pleines dents, avec ce caractère entier des gens qui marquent leur entourage. Un merle blanc. Jamais avare de conneries, le pied toujours sur l’accélérateur. Une grande gueule attachante, un style parfois provocateur, mais pas un mauvais fond. Quand il nous a quittés, au guidon d’une moto dont on subodorait parfois la néfaste trajectoire, on s’est dit que le vide allait être long et dur à combler. Nous avions tous raison. Je ne vais pas écrire un roman sur lui, car d’autres, à commencer par son frère ou sa petite amie de l’époque, le feraient mieux que moi. 

Pour lui rendre hommage, ou du moins souligner son 38e anniversaire, je vais me contenter de relater un épisode qui restera longtemps gravé dans ma mémoire, et qui prend racine à Saint-Émilion, dans la région bordelaise. En septembre 1993, nous étions une bande de bon copains à prendre le chemin de cette destination prisée des partisans du dieu Dionysos. Quand on est jeune, les vendanges font partie des étapes incontournables d’une vie, qu’importe le cépage et la réputation du vignoble. Seul compte l’état l’esprit lié à ce labeur collectif, fortement arrosé, et où il n’est pas rare de faire la vidange des corps avinés en ouvrant grand la bouche, à contre-courant du chemin habituel des boissons dans l’organisme humain. À l’époque, je buvais peu, j’étais sobre jusqu’aux encolures de mon slip. Un verre de bière et je montrais mon cul à tous les passants. Par chance, j’ai toujours eu l’alcool joyeux. À chaque cuite, le même rituel : je riais comme un âne sûr de sa dentition, je me désapais, et parfois, aussi, je vomissais. C’était écrit. 

Réalisé sans trucage. Quand j’ai vu cette photo, j’ai compris…

J’ai toutefois atteint le summum à Saint-Émilion. Comment avons-nous atterri là ? Grâce à un ami de la bande dont un oncle, si mes souvenirs sont exacts, possédait un domaine viticole dans le Sud-Ouest. Nous étions huit, dont deux nanas. Je me souviens que la femme du proprio nous avait vendu notre lieu d’hébergement avec des superlatifs dans la voix, mais que nos yeux avaient vu quelque chose se rapprochant d’une étable. Un confort sommaire, donc. Notre dortoir sentait l’humidité, et sans être totalement insalubre, l’endroit aurait tétanisé un enfant de bonne famille ou un maniac de la propreté. Bref, on nous avait menti sur la marchandise, mais cela nous faisait marrer. En revanche, nous mangions comme des potentats. Les assiettes étaient toujours bien portantes et le rab de rigueur. Nos logeurs ne lésinaient pas sur la bouffe pour nous remettre d’aplomb, après des nuits souvent courtes et fortement alcoolisées. Ils nous requinquaient avec de la nourriture locale et des recettes de grand-mère. Il faut dire que nous n’étions pas seuls à ces vendanges. Nous n’aurions pas pu, à huit, récolter 10 hectares de raisin en autant de jours. Le gérant faisait notamment appel à des Britanniques, et plus précisément de fidèles serviteurs anglais et irlandais. La première fois qu’on a vu les sujets de Sa Majesté, on a eu peur. On s’est dit qu’on allait dormir près de nos bagages le premier soir. Des gueules de tueurs alcoolos, à vrai dire des mecs sans toit qui faisaient aussi la manche à Saint-Émilion en grattant un peu la guitare. Des tatoués au 3e degré, des mal rasés, le genre à enfiler les bières au petit matin, la clope aux lèvres, une bibine dans une main, la bite dans l’autre. Rapidement, la confiance s’est installée, la bonne ambiance aidant, sans oublier l’appât du gain pour décupler notre motivation au pied des vignes, sécateurs affûtés et habits maculés de cette boue grasse où nous pataugions sous une pluie presque continue.

Il y avait aussi ce couple d’Irlandais un peu bohème, qui vivait dans une roulotte à longueur d’année. La fille était poilue comme un ours, et j’aurais pu me faire de longues moustaches en tondant ses avant-bras. Je me souviens aussi qu’ils avaient en commun, outre un désir ardent pour leur silhouette respective, une sainte horreur du savon. Vu l’état de leurs dreadlocks et de leur maison mobile, on avait vite compris que la page où figurait le mot douche avait été arrachée du dictionnaire. L’hygiène devait être à leurs yeux une notion aléatoire, un vocable inventé par les capitalistes. Notre chambre, enfin notre étable, jouxtait celle d’une grappe de filles très croyantes, à en juger par les chants religieux dont elles nous gratifiaient, telle une radio sponsorisée par le Vatican, alors que nous étions affairés à sectionner les grappes de raisins. Des femmes impénétrables qui fuyaient comme la peste nos banquets vespéraux où nous copulions avec les cervoises et la vinasse, comme possédés par d’anciens Gaulois revanchards, en lâchant parfois de gros rots de satisfaction. Et puis il y avait ce Parisien, dont j’ai repeint une portière de sa voiture avec mon vomis, ce fameux soir qui a dégénéré. Un grand costaud un peu pataud et vantard, faussement crâne je pense, qui roulait des mécaniques pour se donner de la prestance. Spatz ne l’aimait pas, se foutait goulument de sa gueule, et nous avec d’ailleurs. Quand j’ai redécoré sa caisse avec ma gerbe, je crois bien qu’il jubilait ! 🙂

Je me souviendrai toute ma vie du dernier soir. Les vendanges ont pour coutume de se terminer dignement. On met les petits plats dans les grands, et chaque région possède son vocabulaire propre pour qualifier ces ripailles qui malmènent la sobriété. À Saint-Émilion, on appelait ça la gerbaude, et je comprends maintenant pourquoi. La fin des vendanges a été pour moi un supplice. Enfin pas sur le moment, mais le lendemain. À 22 heures, j’étais déjà au lit, dans un état lamentable, après avoir, comme je l’ai souligné plus haut, gerbé sur la porte du Parigot, estomac vaincu par les remous de son véhicule. Je ne sais pas ce qui m’a pris. Peut-être une envie de frapper un grand coup, de laisser une empreinte (j’en ai laissé plusieurs ce soir-là) ?

Quand la gerbaude a commencé, je crois que j’ai surtout mangé liquide. Le vin coulait à flots, et les bonnes cuvées se succédaient sur notre grande table en U roborative. D’après des témoins – en particulier un qui se reconnaîtra en lisant ces lignes dédiées à son défunt frère – mes yeux jouaient au flipper dans leurs orbites. Désynchronisés ! Un caméléon l’Olivier.  Je me rappelle que ma tête ne tenait plus en place, qu’elle vacillait dans tous les sens, ce qui accentuait ma descente programmée aux enfers. Ma gorge est vite devenue un évier. Je buvais comme un trou, je siphonnais sec, malgré mes antécédents d’accro au lait et à l’eau.  À un moment, je me suis retourné sur mon banc pour faire face à cette cheminée qui n’avait pas vu de feu depuis bien longtemps, mais qui allait subitement faire connaissance avec mon anatomie intime. Une furieuse et soudaine envie de pisser. Et moi qui m’exécute en public, assis et la quéquette à l’air. J’entends encore cette question lancée sur ma droite ou ma gauche par la fille – coincée – des propriétaires : « Qu’est-ce qu’il est en train de faire ? » Et la réponse des mes potes, hilares : « Ben il pisse ! » Panique dans l’assemblée, Gertrude fonçant prévenir ses parents, et fous rires tout autour de moi. Pas une soirée pour les intellos, je vous l’accorde.

Je suis rapidement devenu l’épicentre des attentions, je dirai même la mascotte de cette conclusion épique de nos chères vendanges dans le Bordelais. On m’a prêté des paroles confuses, sans queue ni tête, des paroles de mec bourré qui menace ses acolytes d’une contravention, s’il leur prend l’envie de lui mettre la tête sous une fontaine pour lui rafraîchir les idées. Dans cet état second, mes jambes ont rapidement refusé de fonctionner. J’étais incapable de marcher, et c’est là que le Spatz est entré en scène. Ravi de me voir dans cet état auquel il était plus rompu que moi, Franck a passé la soirée à me soutenir, ne me lâchant pas d’un centimètre, devenant en quelque sorte mes propres jambes. Il ne me portait pas comme on porte une mariée une nuit de noces. La technique était simple : il se positionnait derrière moi et m’encerclait le buste avec ses bras, puis me trainait de la sorte. Je ne sais pas pourquoi, mais cette scène, immortalisée sur une photo, est restée gravée en moi. C’est cette image de lui que j’ai conservée : un fêtard généreux, qui a été les jambes de bien d’autres personnes. Ce n’est qu’un symbole, mais un ami proche qui vous quitte, c’est comme une jambe qu’on vous ampute. Le membre a disparu, mais à la moindre démangeaison, l’envie de vous gratter reste présente.

Quant à moi, j’ai passé une nuit mouvementée, utilisant à bon escient le seau qui avait été placé à côté de mon lit. Le lendemain, j’ai vomi à sept reprises (un record), dont une fois devant un calvaire en pleine campagne, une façon comme une autre de faire pénitence. La femme du propriétaire m’a alors conseillé de boire un litre de Perrier pour être présentable quelques heures plus tard à mon arrivée à Metz. Elle n’avait pas menti. Ma mère n’y a vu que du feu. Rien ne laissait supposer que j’avais été une épave.

Mes amis me reparlent encore aujourd’hui de ces vendanges et de cette fameuse gerbaude qui mit à mal ma sobriété légendaire, ou du moins de façade. Le rire épicurien de Franck, qui résonnait dans mon dos ce fameux soir, s’est éteint quatre an plus tard sur l’artère principale d’une commune jouxtant Metz. J’étais chez son frère lorsque le téléphone a retenti. Il avait 23 ans. 

Une partie de la bande (sauf le mec à gauche), avec nos looks d’enfer et mon slip moule burnes !

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