Le Québec retourne aux urnes

Je vous vois venir : vous lisez ce titre d’une grande originalité et vous vous dites « C’est qui ce Charest ? » (je m’adresse aux lecteurs de France). Inutile d’aller cliquer sur le site officiel des Jeux Olympiques de Londres. L’individu en question n’est pas un sportif, ou alors il cache franchement son jeu, sauf peut-être en curling, mais c’est pas la saison. En fait, Charest, Jean de son prénom, est un chef. C’est même le premier ministre du Québec, qui n’est pas un pays mais une province du Canada. Je rappelle aussi aux Français pour lesquels le Canada est une lointaine galaxie peuplée de castors écoutant du Céline Dion en boucle, que Québec désigne aussi une capitale, comme Luxembourg au Luxembourg. Donc, au Québec, ils élisent des députés, mais utilisent des gants de velours pour s’envoyer des mandales, à la différence de la France, plus préhistorique dans ses échanges entre hominidés. Pourquoi je vous parle de Charest ? Pour la raison suivante…

Le 4 septembre, les Québécois vont retourner aux urnes. Encore ?! Oui, encore. Dans la Belle Province, les élections, c’est comme les hirondelles, sauf qu’elles ne font pas le printemps. Le gouvernement peut déclencher des élections quand ça lui chante. Pas de date fixe, le gros bordel. On dirait une roulette russe avec des hommes politiques déguisés en croupiers. Cette année, par exemple, la campagne tombe en été, en plein mois d’août tant qu’à faire, au creux des vacances, au milieu des serviettes et des parasols. La période idoine pour se jeter corps et âme dans les joutes politiques, quand les électeurs sont particulièrement  amorphes, doigts de pied flétris en éventail, ramollis par la sueur dégoulinant sur une province qui croule sous les pics de chaleur. C’est comme ça ici, y a pas de règle. 

À titre personnel, je vais passer mon tour, mon statut de résident permanent ne me permettant pas de voter. Ceci dit, je ne vais pas rater grand-chose. Comme souvent dans les démocraties bicéphales, on va avoir le choix entre deux partis. Dans le coin droit (musique de Rocky en toile de fond), le PQ, qui n’est pas, chers lecteurs français, un lobby vantant les mérites du papier toilette. PQ, ça veut dire Parti Québécois. Quand les Cousins ont des envies de souveraineté, ils utilisent le PQ, c’est comme une caisse de résonance de leur désir de liberté. Bon, autant vous dire que la souveraineté ici a des allures de serpent de mer. Pour les mômes, disons que c’est le ‘ro minet que le Titi croit avoir vu, sans en être vraiment sûr. Si vous voulez pourrir une soirée au Québec, lancez ce sujet brûlant sur la table, ou bien abordez le sempiternel débat sur les anglicismes français.

Dans le coin gauche, le PLQ, pour Parti libéral Québécois. Les libéraux stigmatisent bien des rancoeurs ici, au point d’inspirer les rappeurs locaux, mais ils sont curieusement portés assez souvent au pouvoir. Prenez Charest : un 5e mandat en ligne de mire, presque une décennie au gouvernail, un ras-le-bol lancinant dans les commentaires populaires, mais toujours la même stature au Gouvernement. 

Outre ces deux poids lourds de la scène politique provinciale, il y évidemment d’autres prétendants, qui se résument plus à des faire-valoir qu’à des solutions durables de changement. Depuis peu, il y a du neuf dans l’arène : la CAQ, pour Coalition Avenir Québec. Son champion, François Legault, est un ancien du PQ. La CAQ, à ne pas confondre avec la Claque, le CAC 40 ou le haka des rugbymen néo-zélandais, c’est la petite dernière en politique. En dépit d’un poitrail glabre et de quelques gouttes de lait encore derrière les oreilles, la novice a déjà les dents longues et les épaules d’un juge arbitre dans cette campagne électorale. Bref, le 3e homme qui enquiquine son monde et biaise les sondages. Depuis le lancement de la campagne, ce parti crie à hue et à dia qu’il veut laver plus blanc que blanc, bouter les magouilles politico-financières hors du Québec, ce qui fait beaucoup rire sous cape, vu le penchant notoire de la province pour les pots-de-vin et autres affaires de collusion. Le policier de service, c’est elle. Ça tombe bien, elle vient de mettre le grappin sur un ancien policier redresseur de torts, amateur de bourdes à ses heures, un certain Jacques Duchesneau. Sa spécialité : emmerdeur de service. Alors que Montréal est aux prises avec d’incessants scandales de corruption, la politique et le milieu de la construction dansant très souvent le tango,  l’ancien pardon de l’UAC (Unité anticollusion) dégoupille les déclarations à l’emporte-pièce en pinaillant sur les preuves.

Il y a aussi les roquets de service, qui vont japper leur mécontentement et mordiller les mollets des puissants de la cour feutrée de la politique québécoise. Dans ce registre, vous pouvez voter pour Québec Solidaire et Option Nationale, trublions de service, chantres de l’éthique et de la souveraineté nationale. Amir Khadir, de Québec Solidaire, est le plus médiatisé, et sans doute aussi le visage le plus connu des services de police, depuis que sa fille et lui ont eu maille à partir avec les forces de l’ordre durant le conflit étudiant. Son handicap : une tête de basané qui attire la matraque. L’homme est médecin, très bon orateur, mais des origines qui favorisent les odieux raccourcis. Il manifeste aux côtés des étudiants mécontents et on en fait presque un terroriste. Seul député « dissident » à l’assemblée, Amir Khadir est flanqué de l’autre leader de la formation, Françoise David, qui a des airs de notre mythique Arlette Laguiller nationale. On pourrait d’ailleurs dire que ces deux-là sont les Arlette Laiguiller du Québec : ils gueulent beaucoup, on a de la sympathie pour eux, mais on fait peu de cas de leur chance de victoire dans la dernière ligne droite. Ça ou un abat-jour, c’est pareil. Précisons quand même que l’absence de proportionnelle contrecarre grandement leurs plans et leur désir de plus grande visibilité. Système injuste ? Chacun jugera. Ici, c’est le scrutin majoritaire uninominal à un tour, point. Faute de réforme, ces outsiders pétris de conviction doivent se contenter de petits balais pour nettoyer les écuries d’Augias.

Le pire dans cette élection, c’est son dénouement redouté : la réélection de Jean Charest, avec son charisme de poulpe. François Hollande, surnommé Flandy par ses détracteurs en France, a trouvé plus fort que lui outre Atlantique en matière de handicap visuel. À la différence du ministre libéral, notre président de la République a de l’humour, ou du moins sait en faire bon usage. Quand j’écoute Charest parler, c’est comme si j’assistais à la lente agonie d’un ballon de baudruche. Visuellement, on dirait une poire. Le problème, c’est son adversaire, Pauline Marois, fortement malmenée dans son propre parti il y a quelques mois, mais toujours agrippée aux rênes. Une dame de fer cette Pauline, la face coincée de la Thatcher en moins. Inoxydable, sûre de son destin en haut de l’affiche, mais le même et terrible manque de leadership. Pas de quoi emballer un électeur. Oui, je sais, on ne choisit pas un champion pour son allure mais pour son programme, mais quand même. N’eussent été les enjeux sociaux-économiques portés par cette campagne assez virulente – après un printemps érable qui a fait couler beaucoup de sirop – je dois dire qu’on aurait sans doute entendu ronfler dans les isoloirs. Pas de tribuns à l’horizon pour galvaniser les foules, à l’image d’un René Lévesque pour lequel j’aurai voté les yeux bandés. Au Québec aussi, y a des icônes qui ont laissé de gros trous dans les voiles de l’espoir…

Pourquoi des élections cet été ? N’en déplaise au gouvernement sortant, qui clame haut et fort le contraire, cette campagne servira de référendum sur le conflit étudiant à l’origine d’une crise sociale sans précédent. Les manifs à répétition, les carrés rouges omniprésents, et parfois vachement opportunistes, les casseroles use-tympans ont le même dénominateur commun. D’après les bruits de couloir, le premier ministre souhaiterait ainsi donner la parole à cette majorité silencieuse sur laquelle il mise beaucoup, autrement dit cette partie de la population aussi convaincue que lui que la hausse est une nécessité, pour ne pas dire une obligation, pour financer les universités, dont les recteurs viennent encore de tirer la sonnette d’alarme. Non content d’avoir foutu un beau bordel avec une hausse décriée et une loi 78 (devenue loi 12) restreignant le droit de manifester, Charest en remet une couche en déclenchant une élection en plein ronron estival. Avec le risque de perdre sa majorité à l’assemblée. Si les électeurs le reconduisent au pouvoir pour un 5e mandat, après des mois de rancoeur larvée et une impopularité croissante (du moins dans les intentions), j’entends déjà gronder le proverbial « tout ça pour ça ». 

Quant à ceux qui croient dur comme fer qu’une victoire mettra fin au conflit lié à la hausse des frais de scolarité, ils se mettent, à mon avis, le doigt dans l’oeil. Deux des leaders étudiants l’ont encore rappelé récemment. On ne viendra pas à bout de cette crise avec une élection, mais avec une vraie concertation. Il serait grand temps…

Me culpa : j’ai oublié le Parti Vert, crédite de 3% d’intention de vote à l’heure où j’écris ces lignes. Encore de la figuration…

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