Road trip : jour 2

Petite pause bienfaitrice face à la mer, sur le dos bombé des rochers en granit à Rivière-au-Tonnerre. 

(Baie-Comeau/Natashquan : 613 km)

J’ai quitté Baie-Comeau à 8h, direction Natashquan, en Basse-Côte-Nord. Six cents kilomètres et des brouettes au programme. Un temps magnifique, au diapason des paysages. Car j’ai encore été gâté. Je vis au Québec depuis quatre ans, mais la journée d’aujourd’hui, encore plus que celle d’hier, m’a fait prendre conscience de l’immensité de son territoire. Un exemple : j’ai fait escale dans un village d’à peine 400 âmes, mais un village possédant 74 km de littoral ! Quand j’ai vu le panneau « Bienvenue », j’ai bien cru que je touchais au but, mais il m’a fallu encore un bon quart d’heure de voiture pour apercevoir des maisons, une église, une civilisation. Quoique moins long que la veille, ce trajet a été plus sauvage, et plus surprenant. Des dizaines de kilomètres sans croiser la moindre voiture, et la route pour moi tout seul. Et ce silence pesant par endroits, d’où cette envie pressante de stopper mon véhicule, d’étrangler le moteur avec un simple mouvement de clés, juste pour savourer le moment présent. Y a quelqu’un ?!

Et puis ce Saint-Laurent qui n’est plus un fleuve, mais un Golfe, autant dire une mer. Son odeur est partout, son souffle aussi. Je le devine durant de longues périodes, quand la forêt si dense m’empêche de le suivre du regard. Par moment, il réapparaît, sous différents angles. Quand ce n’est pas lui qui me rafraîchit les pensées, c’est un lac, une rivière ou une cascade qui remplit ce rôle salutaire. L’eau est partout, la région en est imbibée. Il suffit de prendre une carte de la Côte-Nord : on dirait une éponge ! Jamais vu autant de liquide dans les veines d’un territoire. Le Québec n’a pas volé sa réputation de puissance hydraulique. D’ailleurs, je crois que je n’ai jamais franchi autant de ponts en une journée ! Chaque rivière traversée avait bien entendu un nom, et certains m’ont fait plus sourire que d’autres, comme cette portion du parcours où, visiblement, chaque cours d’eau était la propriété de quelqu’un. Ici la « rivière à Moïse », là celle de Marcel, et ainsi de suite…

Aujourd’hui, les routes ont été plus zigzaguantes, oscillant entre les virages à négocier avec prudence et les courbes plus douces. Quelques travaux sur la route, comme toujours au Québec, avec une densité plus accrue dans les dernières kilomètres. À peine quitté une zone en chantier et je ralentissais à nouveau, ce qui a eu le don de m’agacer alors que ma patience tétait ses dernières réserves après un nouveau marathon. Toute la journée, la forêt ne m’a pas lâché d’une semelle. N’eût été cette bande de bitume coupée en deux par des lignes jaunes, je me serais senti revenu aux sources du monde. Des quantités astronomiques de naturel. J’ai eu droit à la forêt puissante et résineuse, aussi majestueuse que menaçante, mais aussi à la forêt plus dégarnie en m’approchant de Natashquan. Je suis en pleine taïga, avec ses peuplements d’épinettes noires rachitiques, ses tourbières et ses plateaux rocheux. Je revois ces paysages clairsemés, cette terre hostile à toute habitation, comme si je roulais sur le toit d’un no man’s land. Panne imprévue s’abstenir… Je me rappelle  aussi de ces forêts gorgées de sable, comme un clin d’œil à ces Landes françaises que j’aime tant.

Le Casse-Croûte du Pêcheur à Sept-Iles, et sa terrasse en forme de cage à homard.

Autre arrêt, à Rivière-au-Tonnerre, en Minganie cette fois, dans la région de Duplessis. J’ai rendez-vous avec la directrice d’une coopérative qui s’efforce de promouvoir cette région un peu méconnue et sous-estimée, par le biais de services touristiques. Rencontre humaine comme je les aime, porte grande ouverte et sourire de ces gens qui ont adopté un rythme de vie plus conforme à leur philosophie. Ancienne citadine, la dame a fini par rejoindre sa terre natale, après y avoir enterré sa grand-mère. Comme un second coup de foudre. Elle présente sa petite équipe, dont une jeune stagiaire qui a décidé de quitter Montréal, elle aussi emportée par la respiration vivifiante du Saint-Laurent. J’en profite aussi pour visiter l’église de la commune, située à deux pas de là. Mon entrée déclenche une présentation audio de ce monument classé au patrimoine religieux du Québec. Je suis frappé par la beauté intérieure de cet édifice de style normand construit par les villageois il y a plus d’un siècle. Mélange de bleu et de blanc pastels, l’intérieur de la bâtisse vaut franchement le détour. Le hasard a encore bien fait les choses.

Deux jours seulement de périple et la délicieuse impression de manger goulûment sans jamais être rassasié. J’ai fini ma journée dans une auberge coquette au mobilier accusant le poids des années. Quand je suis entré dans ma chambre, j’ai tout de suite remarqué ce poste de télévision d’une autre époque, d’une époque où il fallait se lever pour changer les chaînes. Mon cœur s’est mis à battre fortement, angoisse perlant à la surface de mon front. Quand, soudain, devant moi, la délivrance, l’objet tant attendu. La télécommande. Ouf !

Photos : Olivier Pierson.

L’église de Rivière-au-Tonnerre est encore plus jolie à l’intérieur !

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