Road trip : jour 3

Les Galets à Natashquan, d’anciennes cabanes de pêcheurs classées monuments historiques. 

(Natashquan/Havre-Saint-Pierre : 160 km)

Natashquan, 9h. Le petit-déjeuner a été copieux, et plus salé que sucré. Dehors, le même ciel bleu que depuis mon arrivée dans cette partie du monde. Suis chanceux. Pourvu que ça dure. Mon rendez-vous étant en retard, j’en profite pour aller me promener sur la plage. Cinq kilomètres de balade assurée si ma montre me le permettait. À part moi, il n’y a personne sur ce banc moelleux bercé par le bruit des vagues, sauf quelques oiseaux qui font ripaille dans les algues charriées sur le bord par la mer. 

J’aperçois au loin un chapelet de maisons en bois abandonnées et décaties. Je dégaine mon appareil photo, le cadre de ce tableau est trop tentant. Je flâne au hasard, au plus près de la surface salée qui me lèche les chaussures de rando, je respire à poumons déployés. Quelques rochers découverts par la marée basse attirent mon regard à l’affût. J’y vais, j’y cours. La nature m’a laissé les clés de sa maison. Fais comme chez toi Olivier. Je visite. Une seule pièce, mais pas de murs. Devant moi, l’écran haute définition du Saint-Laurent métamorphosé en mer. 

Je finis par rebrousser chemin. Soudain, j’entends un bruit rauque. On dirait une mouette malade, une mouette qui fume comme un pompier et qui crache ses poumons. Mais c’est pas un oiseau que mes yeux localisent. C’est un vieux monsieur, la soixantaine bien tassée. Ce son caverneux, c’était un rot. Un rot de stentor, un rot qui déglutit sa bière à des centaines de mètres à la ronde. Je suis impressionné, mais je garde mon compliment dans ma poche, parvenu à sa hauteur. « La journée va être belle », me dit-il. J’espère qu’avec son refoulement de gorge, il ne va pas attirer la foudre à Natashquan. C’est mal parti pour. Tant mieux…

Bientôt 10h, et mon rendez-vous n’est pas encore arrivé. Pas grave, je pars m’installer sur la terrasse en bois du centre d’accueil touristique. J’ai pris un livre avec moi, mais je le repose aussitôt assis. Impossible de lire avec la mer devant soi, le contraire serait une offense. Surtout quand on habite Montréal et ses canicules polluées. À cet instant précis, les secondes deviennent vite une éternité. L’impression de revivre une vie. On renaît toujours dans les endroits enchanteurs. Je me demande ce que je fous à Montréal moi. D’accord pour la vie trépidante en été, la culture à portée de mains… et toutes ces conneries qu’on rabâche pour conforter sa petite vie urbaine, emmaillotée dans le confort et la facilité. Désolé, mais Montréal n’arrive pas à la cheville de cette Côte-Nord qui croule sous les beaux jours. J’écris comme on vibre d’amour, sans manquer de lever la tête pour contempler à nouveau ce tableau animé par le vent. Qui a rajouté ces petits nuages à l’horizon ? C’est joli. On dirait des volutes de fumée semées par un gros paquebot…

La maison natale de Gilles Vigneault.

11h, ma guide passe me prendre. La visite de Natashquan dure une heure. La localité n’est pas grande, à peine 300 âmes. À 5 km de là est établie une communauté Innu, mais en raison d’un enterrement, il nous est impossible de pénétrer dans cette réserve autochtone. Parmi les curiosités, je découvre la maison natale de Gilles Vigneault (souvenez-vous, « Mon pays ce n’est pas un pays, c’est l’hiver »), et celle qu’il occupe chaque été, d’un bleu marin. Le patrimoine bâti est assez intéressant. Je mets un nom sur les vieilles maisons en bois photographiées quelques heures plus tôt : Les Galets. On m’explique que ces anciennes cabanes de pêcheurs – où on entreposait, entre autres, les poissons séchés et salés – ont été classées au patrimoine historique, qu’elles menacent de s’écrouler, et que leur restauration devient urgente.

Avant d’aller déjeuner, je m’arrête dans une boutique artisanale où le cuir, fonds de commerce de l’enseigne, imbibe chaque parcelle. Je tombe sur le gérant, qui n’est autre que le fils de Gilles Vigneault. Sacrée rencontre que voilà. En me débitant sa vie, je constate que j’ai croisé un personnage haut en couleurs. La langue bien pendue, douze femmes, avant de marier la treizième, 37 années dédiées au cuir, et de nombreux métiers dans une vie pleine de rebondissements. Prof de français, correcteur et réviseur, cameraman, journaliste, a travaillé chez Hermès et Dior, et j’en passe… Par moments, je me demande si c’est du lard ou du cochon toutes ces histoires. Le bonhomme a son franc parler, et un petit côté attachant derrière ses roulements de tambour. Une cliente fait irruption alors que nous jasons. « C’est pas d’la cochonnerie, ça vient du Québec ! », lui lance-t-il à propos de ses produits. Michel Vigneault a aussi un chien. Bizzou, avec deux Z, « car il aime la pizza et le jazz », me glisse son maître, joueur d’harmonica à ses heures.

Bon, c’est l’heure de manger. Direction le café-bistro L’Échouerie, dont on m’a vanté le décor, l’ambiance et la plage jouxtant sa terrasse. Je ne suis pas déçu, car le restaurant en question, avec son intérieur en bois rond planté face à la baie. L’endroit est autant apprécié pour sa bouffe concoctée à la manière des gens d’ici que pour sa culture. À L’Échouerie, on mange avec les yeux et les oreilles. Une petite scène témoigne d’ailleurs de ces animations (théâtre, concerts…) qui prennent possession des lieux en été. Je discute quelques instants avec la responsable, Doris Minier, une ancienne travailleuse sociale qui a eu le coup de foudre pour la Côte-Nord, et Natashquan en particulier. Elle me confirme une info transmise par mon accompagnatrice dans la matinée : les eaux du fleuve sont tempérées par deux rivières qui viennent s’y jeter. La baignade en devient agréable, ce qui est un luxe au Québec quand on connaît la réputation glaciale du Saint-Laurent. Je décide donc d’aller faire trempette sur la plage, du moins jusqu’aux chevilles. Pas pris mon maillot de bain, et franchement pas tenté de m’improviser naturiste, alors qu’une famille patauge dans le bonheur à quelques mètres de là… J’ai toutes les peines du monde à tourner le dos à ce site enchanteur. « Ici, si les gens sont stressés, c’est qu’ils le veulent », m’a-t-on dit. Je partage sans hésiter. Il est 15h30 et je dois me résoudre à poursuivre mon périple. Havre-Saint-Pierre m’attend.

Une heure trente plus tard, je suis dans cette ville dont les habitants sont des descendants d’Acadiens, d’où ces drapeaux bleu-blanc-rouge frappés de la petite étoile jaune un peu partout. Françoise, qui m’accueille dans son gîte éponyme, doit appartenir à cette minorité au Canada. Je le déduis à sa façon d’oublier les R. Chouette, je n’en avais jamais vu de près ! Serviable, souriante, toujours un mot aimable devant l’autre. Je pose mes bagages dans une chambre cosy, décorée avec goût. Juste le temps d’enregistrer quelques photos sur mon ordinateur et me voilà reparti. Depuis trois jours, j’ai l’impression d’être une machine. Je roule, je prends des notes, je mange, et ainsi de suite. Cette fois, on m’attend à la marina. Je dois assister à un spectacle de Caroline Jomphe, une enfant du pays. L’artiste sillonne beaucoup la France, où elle s’apprête à entamer une 50e tournée. Les associations franco-québécoises en sont friandes. Mais pour approcher la chanteuse aux cheveux de souffre, il faut prendre un bateau. Le concert a lieu sur la petite île au Marteau, à côté de l’île aux clous (je l’ai inventée celle-là, c’est cadeau !) Notre embarcation porte un joli nom : Le perroquet de mer. J’ai soudain l’impression de partir vers les Antilles. La traversée est une formalité. Vingt bonnes minutes à une vitesse de 13 nœuds. Le capitaine, derrière ses airs bourrus, est un rigolo. Aux 47 passagers, il explique qu’il y a suffisamment de gilets de sauvetage au cas où… Lorsque nous débarquons, l’horizon a pris une couleur de pêche. On dirait un cocktail que la Lune s’apprête à siroter.

Sur l’île où nous nous  trouvons se dresse un phare. Avant que ces lanternes ne soient automatisées, des tas de gens vivaient là pour guider les marins. Sur l’île au Marteau, cinq gardiens de phare et leurs familles ont parfumé les lieux de 1915 à 1987. Le concert doit avoir lieu dans l’ancien garage où le gardien entreposait son matériel. Le site est bucolique, et les toitures rouges recouvrant les façades blanches appartiennent aux images d’Épinal. Mais avant de passer à la musique, nous assistons à une projection sur l’histoire de ce phare et de ses pensionnaires. Pendant ce temps, mon estomac me demande si j’ai l’intention de manger. Au rythme où vont les choses, je suis pas de retour avant 23 h. On me rassure vite sur la possibilité de trouver une petite cantine encore ouverte à cette heure à Havre-Saint-Pierre, juste en face des quais. Le scénario est excellent. Je signe.

Le show commence. Deux fois 50 minutes et une entracte. Caroline Jomphe apparaît dans une robe blanche. Elle est accompagnée d’un guitariste et d’une violoniste qui me donne envie de jouer d’un instrument (ça me fait penser que les violonistes sont souvent jolies). Dans l’assistance, je dois être un des plus jeunes. J’espère que ça ne va pas finir en thé dansant ! Sans être particulièrement friand du répertoire offert, je dois saluer l’implication de cette artiste qui respire sa région avec une émouvante sincérité. Son sentiment d’appartenance ne fait aucun doute chez cette ambassadrice de la Côte-Nord et de l’Acadie. Son gérant et amoureux, un prénommé Mike, est Suisse. Ce dernier éclaire ma lanterne à propos de sa dulcinée, et m’invite à la rejoindre dans sa loge pendant la pause.

Caroline Jomphe ne se contente pas de chanter, elle introduit aussi chaque chanson en discutant beaucoup avec le public. L’éclairage est aux couleurs de l’Acadie, marquée dans sa chair par la déportation pendant l’occupation anglaise. Sourire lacé aux lèvres, voix puissante des chanteuses québécoises qui brisent des verres avec leurs cordes vocales, la fille du Havre-Saint-Pierre a navigué entre sa terre natale et de nombreux souvenirs.

À 23 h, je débarque du Perroquet des mers en quête d’un peu de nourriture pour ne pas me coucher le ventre creux. Il y a effectivement un petit bouiboui ouvert tardivement. Je commande un hamburger à la poitrine de poulet que j’engloutis comme un affamé. J’ai encore une chronique à écrire pour mon blog, autrement dit je ne suis pas près de me coucher. À ce rythme, je vais finir mon road trip sur les rotules…

Photos : Olivier Pierson.

Le phare de l’île au Marteau, à vingt minutes en bateau de Havre-Saint-Pierre.

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1 reply »

  1. J’aime cette métaphore:  » patauger dans le bonheur » et je me vois dans le décor de juillet. Moi aussi,  » j’ai toute la peine du monde de tourner le dos à ce site enchanteur »!C’est en peu de temps saisir Natashquan avec l’oeil du journaliste…

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