Road trip : jour 4

Formés il y a 7 000 ans environ, les monolithes de calcaire donnent aux îles de Mingan leur caractère unique.

(Havre-Saint-Pierre/Sept-Iles : 223 km)

Ce matin, je n’ai plus 40 ans. Je redeviens un môme en découvrant l’archipel des îles de Mingan. Ce territoire maritime de 152 kilomètres carrés est un enchantement pour les yeux. On y a recensé plus de 450 plantes vasculaires. À titre de comparaison, la Côte-Nord et ses 225 000 kilomètres carrés en abrite 380 espèces. Cette différence est révélatrice de la concentration et de la diversité de la flore sur place.

Seul, je serais sûrement passé à côté d’un tas de choses intéressantes. Pour cette excursion fantastique, je peux compter sur l’expertise et la gentillesse de deux guides et animatrices de Parcs Canada. En leur compagnie, je me transforme en papier buvard. Une éponge qu’elles gonflent avec leur savoir. Je leur tends un livre qu’elles remplissent avec leur connaissance et une belle alacrité. Mes chaperonnes ont un prénom : Marlène et Jennifer. Deux femmes, deux accents. La première oublie quelques R en route, hommage à ses racines acadiennes. Petit bout de femme énergique, teint halé et mollets saillants. La seconde, originaire de la Nouvelle-Écosse, a été bercée par l’océan. Bonne humeur en toutes circonstances, malgré une cheville douloureuse, généreuse dans ses explications géologiques. Cette saisonnière me confie qu’elle habite, dans sa province, à l’intérieur des terres… à 30 minutes de la Grande Bleue. Et dire que j’ai failli la plaindre. Elle porte en elle cette nature sans amarres, sourire venteux faisant claquer les voiles de la gaieté. Mes deux sirènes vertes (la couleur des tenues portées par les agents de Parcs Canada) sont aux petits soins, m’abreuvent de renseignements sur cet environnement aussi sacré que somptueux. Parfois, je bois la tasse, il me faudrait quatre bras pour tout noter. Pour embellir le tout, la pluie tombée durant la nuit s’est délitée dans les premières lueurs du matin.

Vers 8h, je m’apprête à embarquer. Un ancien lieutenant-colonel de l’armée canadienne me vante les charmes de cette région qui l’a adopté. Chacun de ses mots sont des déclarations d’amour, mais aussi des ancres qu’il me plante dans la peau, comme pour me rapprocher de son littoral béni. À ses yeux, la Côte-Nord gagnerait à être mieux connue des touristes étrangers, et même des Québécois eux-mêmes. L’injustice est criante de vérité. La région souffre de son éloignement, mais son état sauvage et sa beauté subjuguent. Cet échange spontané me met de bonne humeur. De toute façon, je n’ai pas le choix, Marlène et Jennifer sont d’une énergie contagieuse.

Nous voilà partis, grosse veste jaune sur les épaules. Je dois visiter deux îles de l’archipel, racheté en 1983 par le gouvernement canadien, qui compte quelque mille îles et îlots. L’île Quarry est la première escale. Il s’agit de la plus aménagée pour accueillir les visiteurs. Notre bateau fonce et sautille sur la surface bosselée. Par moments, j’ai l’impression que je vais être éjecté par-dessus bord, alors que je suis en pleine conversation avec Jennifer. Je me cramponne : il n’y a aucun marin pendu à mon arbre généalogique… Cette traversée à fond de train est en elle-même un réel plaisir. Les cheveux battus par le vent, l’air salin en pleine face, et cette sensation grisante de liberté.

À peine mis un pied à terre que je suis sous le charme. Dans mon champ de vision, les fameux monolithes, ceux qui ont contribué au succès de l’archipel. Formés il y a environ 7 000 ans, ces roches sédimentaires d’origine glaciaire sont de véritables vedettes. Sous les coups de boutoir de la mer et de l’érosion, elles sont devenues des sculptures déclenchant de nombreuses interprétations chez leurs spectateurs. Roland Jomphe, ancienne figure locale et poète aujourd’hui décédé, en a répertorié plusieurs. Il a scruté les moindres détails pour les nommer et donner vie à ces pierres. Pêle-mêle : une chouette, un aigle, une tortue, un gâteau de noces, et même le visage de Nixon, qui me fait davantage penser à celui de Cyrano de Bergerac avec son nez proéminent. Comme me l’a si bien dit Jennifer, « il faut regarder les monolithes comme les nuages ». J’aime bien. L’action répétée du gel et du dégel a fracturé la roche en éclats coupants. Elle fragilise aussi et érode un peu plus les formations calcaires. Les monolithes présents sur la plage sont les plus exposés, et sont parfois recouverts de végétation et de lichen, dont on a recensé 200 espèces… pour le moment. Leurs congénères blottis dans la forêt boréale subissent aussi les ravages du temps, comme en témoignent ces perforations en forme de cavités ou de petites grottes.

Je me sens minuscule devant ces mastodontes, et pas seulement physiquement. Leur composition remonte à des millions d’années. Quand on est conscient de ça, on prend une claque. On redevient humble devant tant de puissance et de majesté, et l’on repense, ingrats que nous sommes, aux dégâts que nous infligeons à cette Dame Nature nourricière. Les monolithes n’ont pas seulement vocation à être pris en photo, ils remettent aussi l’être humain à sa juste place. Nous ne pesons pas bien lourd devant leur histoire, et nous finirons dans la tombe bien avant eux.

Le lichen recouvrant les arbres est bon signe : c’est un indicateur d’air pur.

Sur l’île Quarry, comme sur celle de Napiskau, l’émerveillement est permanent, malgré des personnalités et une ambiance différentes. Six de la trentaine de grosses îles situées au large de Havre-Saint-Pierre ont été aménagées pour accueillir les campeurs ou les simples promeneurs. Tout a été réalisé dans les règles de l’art, avec une volonté manifeste de ne pas dénaturer le cadre. Ainsi, les emplacement de camping sont invisibles sur les berges. 35 000 visites ont lieu, bon an mal an, entre mai et septembre, dont la moitié est attribuée à des gens de la région. Les autochtones se sont appropriés ce site unique situé sur la route des baleines.

En une matinée, j’ai fait le plein de sensations. Je pourrais aussi parler de ces galets qui font un bruit de vaisselle cassée quand on les piétine, ou de ce lichen, aussi appelé « barbe de vieillard », qui recouvre les arbres. Ils sont une indication d’air pur, mais en aucun cas le signe d’un arbre malade. Il y en a partout, et je dois dire que cela apporte une touche mystérieuse et poétique aux balades en forêt, sur les sentiers en bois qui serpentent à travers les différents habitats naturels, comme la lande à cailloutis et sa végétation basse, ou la tourbière et ses plantes insectivores qui font fureur chez les enfants.

Si je devais retenir une phrase, ce serait cette confidence de Marlène, toujours aussi heureuse de fouler le sol de cet archipel déroutant : « On perd la notion du temps ici. » Il paraît aussi que les guides éprouvent bien des difficultés à ramener les touristes dans les temps. J’ai moi même ressenti ce sentiment lancinant du visiteur sous le charme, qui repart avec les boulets de la nostalgie accroché aux chevilles. L’archipel des îles de Mingan est une merveille pour les yeux, mais un supplice pour le cœur.

Photos : Olivier Pierson.

La lande et sa végétation basse, un des cinq habitats naturels répertoriés sur les îles de Mingan.

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