Road trip : jour 6

Après avoir songé à ouvrir un musée autochtone, Wabush a finalisé un autre projet qui lui tenait à cœur : la création d’un village Innu destiné à partager la culture et le mode de vie de cette communauté amérindienne. 

(Baie-Comeau/Matane, Gaspésie : 2h20 de bateau)

Sixième jour et première grosse frayeur. Lorsque je quitte le phare historique de Pointe-des-Monts, ma jauge d’essence a soif. Je me renseigne auprès d’un des employés du site, prénommé Olivier, comme moi. Il me rassure : je ne devrais avoir aucun mal à faire le plein avant Baie-Comeau, distante de 94 km. Je pars donc soulagé, mais je déchante très vite. L’aiguille du carburant pique doucement du nez, et toujours pas de station à l’horizon ! Ah, si, j’en vois une. Je suis sauvé. Problème : elle est désaffectée. Rectification: je ne suis plus sauvé. Je hèle une dame dans les parages. La prochaine (vraie) station est à environ 50 bornes, me dit-elle. Quoi ? Panique à bord…. Pas le choix, si je rebrousse chemin, je tombe en panne et je me fais kidnapper par un orignal misanthrope. J’adopte la conduite de survie, autrement dit je ne dépasse pas 80 km/h. Je sens monter l’adrénaline. Soudain, le voyant tant redouté de la réserve s’allume ! Houston, I’ve got a problem. Je commence à calculer mon temps de parcours en poussant la voiture et les bienfaits de ce défi herculéen : gonflement des biceps et des mollets, perte de poids, observation totale du paysage grandiose… Et puis ce village dénommé Franquelin, un coin paumé où j’avais déjà fait le plein à l’aller. Cet oasis de gasoil me remplit de bonheur, je respire un grand coup. Problème : je dois être dans 20 mn à mon rendez-vous, et il reste 32 km à avaler. Ok, c’est jouable. J’enclenche le pilotage du mec pressé.  Je me paie le luxe d’arriver en avance. Suis bon. 

Chacune des six tentes du village Innu aborde une thématique liée à la culture de cette communauté amérindienne, comme la chasse.

Au programme de ma journée : la visite du Jardin des Glaciers, réparti sur un territoire de 40 km2. Mireille est là pour m’accueillir. Je commence par découvrir une exposition rapatriée de Chamonix sur la thématique des glaciers, véritables piliers de notre écosystème. Ensuite, je me dirige vers une ancienne église transformée en station exploratoire glaciaire, seconde étape de ma tournée matinale. Je ne suis pas seul, un troupeau de personnes âgées m’accompagne. Ça jase de tout et de rien, beaucoup de rien. Commence l’exploration. Munis de guides audios, nous empruntons un ascenseur virtuel qui nous plonge dans les entrailles d’un glacier, à – 4 000 m. On se croirait dans un manège, les cris stridents en moins. C’est assez réaliste. L’entreprise créée en 2009 a mis les petits plats dans les grands pour vulgariser ce sujet hautement sensible et d’actualité. Le Jardin des Glaciers a fait appel à des pointures de la mise en scène. Mur d’eau, écrans superposés pour créer l’illusion de la 3D, le décor est au diapason des ambiances traversées. Nous quittons la température frisquette des glaciers (bien fait de prendre une veste moi) pour la vapeur de la fonte des glaces, et donc de la montée des océans. Sur le fond comme sur la forme, le spectacle multimédia est une réussite. Outil didactique et écologique, il incite aussi à la réflexion sur les bouleversements climatiques. Seul bémol : la litanie de l’écran d’eau symbolisant la période post-glaciaire couvre les explications dans nos écouteurs. Je pense à mes compagnons ridés, qui doivent sans doute redoubler de concentration, ou sont complètement largués. Houston, they’ve got a problem….

Midi, enfin pas loin, Je dîne avec Mireille, qui me distille quelques infos sur le site entre deux bouchées. Le Jardin des Glaciers est divisé en trois zones – spectacle, nature et adrénaline – toutes reliées par un désir évident d’interactivité avec le public. Parmi les nouveautés cette année : l’immersion dans un village Innu. C’est justement ma prochaine étape. Je stoppe mon véhicule à 8 km de là. Gilbert Hervieux me tend une main et un sourire chaleureux. Le guide est un autochtone. Wabush est d’ailleurs son surnom innu, et j’avoue qu’on penche plus pour Wabush que pour Gilbert. Appeler un descendant d’Amérindien Gilbert n’est tout simplement pas possible. D’entrée, le charme opère. Wabush est un personnage volubile et attachant. L’homme a toujours survécu à l’échec en retombant sur ses pattes. Le village Innu est un de ses projets parmi d’autres. Dans le passé, il a beaucoup œuvré pour la réinsertion des jeunes Innus en situation de décrochage scolaire. Notre interlocuteur est fait d’un matériau noble : la bonté. Fier de sa culture, il la transmet avec un sens aiguisé du partage, agrémentant ses explications de souvenirs et d’anecdotes personnelles. Une belle cerise sur notre gâteau.

La visite dure deux bonnes heures qui filent à vive allure en si bonne compagnie. Le village est éclaté en six emplacements où la culture Innu décline son mode de vie ancestral. Wabush, initié par son père à la chasse et aux pièges à gibier, nous en dévoile quelques ficelles, mises en scène à l’appui. Un couple de touristes français profite tout comme moi de la leçon dispensée par cet homme passionnant, qui achève la visite en nous faisant goûter de la banique, une recette de pain amérindien. Une fois l’immersion terminée, je lui pose quelques questions et le prends en photo. Sur les clichés, Wabush respire la joie de vivre et la simplicité. Sa bonne humeur est une leçon donnée gratuitement. Difficile de croire que cet homme plein de vie a 65 ans. Il se porte comme un charme. Dans le monde reconstitué de ses ancêtres, la honte m’envahit un peu. Car je suis un descendant de ses Blancs qui ont réduit ou presque son peuple à néant, en le décimant ou en le parquant dans des réserves où il meurt à petit feu, ravagé par les fléaux de la drogue et de l’alcool. Une sacrée injustice que ces Amérindiens dépossédés de leur territoire, qui en sont réduits à en partager l’immensité dans des confettis touristiques. Mais ils ont au mois le mérite d’exister, et Wabush remplit son rôle d’ambassadeur à merveille. Aucun relent politique dans sa bouche, aucune rancune larvée, juste l’envie de partager un peu de son lopin de terre. Nous le quittons en lui disant au revoir dans sa langue : Niaut. C’est la moindre des choses.

Le Peuple des Glaces figure parmi les animations du Jardin des Glaciers. Elle permet de retourner sur les traces des premiers peuples et de découvrir leurs habitudes de vie.

Autre point fort, la découverte de la vallée des coquillages, un site géologique unique au monde, vestige exhumé de la période post glaciaire. En arrivant sur place, après avoir emprunté un sentier rocailleux, je reste bouche bée. Devant moi, des millions de coquillages empilés les uns sur les autres depuis plus de 10 000 ans. La concentration est si forte qu’on dirait, de loin, une carrière de sciure ou de copeaux de bois. Il s’agit du ban de coquillages le plus grand du monde, et en pleine forêt, ce qui accentue la surprise. Une quarantaine d’espèces y ont été répertoriées. Le plus surprenant, c’est qu’ils ont été exploités durant de nombreuses années par une entreprise qui les transformait en engrais pour les agriculteurs, avant que les scientifiques s’en mêlent et redonnent ses lettres de noblesse à cet héritage naturel fabuleux, dans les années 90. Des activités de fouille et d’identification sont proposées au public sur un site voisin, mais il est interdit de se servir dans ce musée à portée de mains. Reste que le mot géologie, qui a tendance à faire bailler, quand il ne rebute pas, prend dans ce genre d’endroit une autre dimension. La Côte-Nord, qui est loin d’avoir exploité tout son potentiel touristique, a décidément de belles cartes à jouer.

Je dois la quitter. À 20h, je suis à bord du Camille-Marcoux. Je tourne définitivement le dos à cette région étourdissante avec un petit pincement au cœur. À cet endroit, le Saint-Laurent mesure 62 km de large. Il nous faudra 2h20 pour rallier Matane, en Gaspésie. Autre région, autre style. La magie n’est pas terminée. Elle a juste changé de rive…

Photos : Olivier Pierson.

La vallée des coquillages, visible sur le territoire du Jardin des Glaciers, est un site géologique unique au monde.

Des quantités astronomiques de coquillages ont été empilées les unes sur les autres depuis plus de 10 000 ans. Vu de près, le spectacle est saisissant !

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3 replies »

  1. Honnêtement, meilleure plume de blogueur que j’ai pu lire en ce qui a trait au Jardin. La plupart se contente de simples énoncés informatifs… Inspirant pour le très novice blogueur que je suis 🙂

    Je te suis dans le reste de ton voyage… Au plaisir!

    Hugo

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  2. Merci Olivier de nous faire partager ces moments et ces paysages inoubliables !
    David et toi, vous venez de me donner une idée : et si j’étais journaliste…
    Have a nice trip !!!
    JM

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