Road trip : jour 7

Le musée Exploramer, à Saint-Anne-des-Monts, est une étape incontournable pour mieux connaître le Saint-Laurent. 

(Matane/Cap Chat : 88 km)

Je me réveille à Matane, en Gaspésie. Ma chambre donne sur le Saint-Laurent. Aujourd’hui, le vent souffle comme un enragé, du genre « à écorner un bœuf » comme disent les Québécois. Un temps de véliplanchiste, un temps à ne pas mettre une jupe ou une casquette dehors. Un temps à transformer les grains de sable d’une plage en aiguilles d’acupuncture. Le bruit des vagues vient lécher mes oreilles. Pour démarrer la journée du bon pied, je ne connais pas de meilleure mélodie. La douche écorne un tantinet ce tableau idyllique. On dirait que la baignoire a été conçue pour des gens de petites tailles, pas pour des journalistes mesurant 1,76 m. Impossible de régler le pommeau, qui a été fixé au mur. J’en suis donc réduit à me laver en fléchissant mes jambes. Pas très confortable et photogénique. Une autre surprise m’attend : l’eau du bain refuse de s’écouler. Elle stagne comme une mare louche prête à baver ses pestilences. Bouchon dans la canalisation ? Mystère… Par chance, je n’ai pas uriné dans la douche. Si ça se trouve, c’est un moyen qu’ils ont trouvé pour combattre le gaspillage. Mon eau va servir à un autre client !

Heureusement, le buffet fait honneur aux quatre étoiles de l’établissement. Il est gargantuesque, il me déborde des narines avant même la première bouchée. J’ai envie de tout tester. Si je craque, je repars obèse. Je me sustente quand même généreusement : cinq petits croissants, du pain perdu, un bol de céréales, une coupe de fruits, une assiette incluant saucisse, bacon et pommes de terres, et, pour faire descendre le tout, un café au lait et un verre de jus d’orange. Quand je quitte la salle à manger, j’ai l’impression qu’ils vont pouvoir faire un moule de mes empreintes creusées dans la moquette.

Le trajet n’est quant lui pas très copieux : 90 kilomètres à engloutir pour visiter un musée dédié au Saint-Laurent, ou à la mer, ce qui revient au même vu ses proportions gigantesques dans cette partie du Québec. Exploramer, c’est son nom, a rouvert ses portes en 2004 sous une autre configuration, après avoir été un centre d’interprétation sur les merveilles de la Gaspésie. Le site abrite 800 spécimens représentant une cinquantaine d’espèces de la faune marine. Fait intéressant : la collection est vivante. La seule naturalisation concerne un requin maraîche péché accidentellement dans les eaux du fleuve en 2010. Depuis cet été, l’animal – un cousin du grand blanc – est exposé dans une cage vitrée; 400 heures de travail ont été nécessaires pour le préparer, le cartilage étant plus complexe à naturaliser que les os. Même dépiauté et vidé, l’animal demeure impressionnant. Il a été surnommé Jerry, ce qui ne le rend pas plus sympathique. Pas sûr non plus que Spielberg aurait crevé l’écran en intitulant son film Les dents de Jerry.

Mon entrée en Gaspésie a été venteuse ! La mer agitée n’en était que plus belle…

L’animation vedette est visible au sous-sol d’Exploramer. Un bassin tactile permet aux visiteurs de tâter du crustacé, avec le concours d’un guide. Au cours de ma visite, je suis encadré par Annie et Judith, deux employées du site qui sont aux petits soins, sourire moins carnassier que le requin squelettique. Encore un accueil digne du soleil qui illumine mon immersion dans le Québec maritime. Je participe même un atelier interactif sollicitant les cinq sens humains, en comparant nos perceptions avec celles de la faune aquatique. À l’image de cet espace ludique, Exploramer décline toute une série d’animations visant à faire connaître le Saint-Laurent sous le prisme de l’interactivité. L’entreprise s’efforce aussi de promouvoir des espèces de poissons méconnues des marchés de consommation, avec pour objectif, en corollaire, de faire baisser la consommation de certaines espèces menacées. Le programme a été baptisé Fourchette bleue. Sa cible : les produits authentiques et économiquement responsables. Je refais surface vers midi. Bye bye Annie et Judith. Ce fut un réel plaisir. 

Je reviens sur mes pas. Je m’arrête à Cap Chat, en Haute Gaspésie. Les bourrasques de vent continuent de balayer le littoral. Le roulement des vagues poursuit sa délicieuse ritournelle en écumant la côte. Je quitte l’eau furibonde et salée pour la forêt dense et vallonée. Je trépigne d’impatience à l’idée de découvrir l’auberge de montagne des Chic-Chocs, dont on m’a tant parlé. L’établissement, perché à 618 mètres, est à l’image de ses tables et de son mobilier : robuste et chaleureux. Pour y arriver, il faut quitter la route et s’enfoncer dans le monde des résineux. Je dois laisser mon véhicule à Cap Chat. Un agent de la Sepaq (Société des établissements de plein air du Québec) vient me chercher. Chaque été, il fait la navette deux fois par jour, mais moins fréquemment en hiver. L’auberge des Chic-Chocs se mérite. Elle n’apparaît qu’après 1h15 de route sur des chemins rocailleux et parfois très pentus. Un kilomètre avant de toucher au but, Charles, notre chauffeur, pile brusquement puis enclenche la marche arrière. Quoi, on repart déjà ? Non, il vient juste d’apercevoir un orignal mâle, sur notre gauche. Imperturbable, l’imposante bête nous fixe. Ça faisait longtemps que j’attendais ce moment. On n’en voit pas tous les jours, et à l’état sauvage, c’est une première pour moi. L’instant est unique. Nous sortons sans faire de bruit du véhicule tout terrain, en évitant de claquer les portières comme un policier prêt à mater un contrevenant impoli. Le cervidé finit par poursuivre son chemin, et nous notre route, non sans apercevoir deux autres spécimens dix mètres plus loin. J’apprends quelques instants plus tard que nous sommes sur le territoire de l’orignal. Sur l’immense réserve faunique de Matane, où se trouve l’auberge, on estime la population à environ trois orignaux, et même un peu plus, par kilomètre carré, sachant que le territoire des Chic-Chocs s’étend sur 60 km2. Il fut un temps où ils étaient plus nombreux, mais cela devenait problématique pour l’équilibre et la santé de la forêt. Sur place, ils ont disséminé quelques blocs de sel, petit péché mignon de l’herbivore. L’aliment, riche en calcium, est un bienfait pour son panache et ses os. Une routine s’est installée et l’orignal vient se saler le bec régulièrement, comme un animal apprivoisé, et parfois à quelques mètres seulement de l’auberge.

L’auberge de montagne des Chic-Chocs. Au premier plan, un bloc de sel servant à appâter les orignaux.

Justement, l’auberge, revenons-en. Avec ses 4 étoiles, l’établissement n’est pas à la portée de toutes les bourses. Sur place, tout a été pensé pour dorloter le client, qui jouit d’un grand confort, cerné de montagnes avoisinant ou dépassant les 1 000 mètres. Tout est beauté, luxe, calme et volupté autour de nous. Silence de cathédrale sur l’autel du plaisir, et cette forêt autoritaire qui force le respect et la génuflexion. Ça ou la mer, c’est pareil. Entre les deux décors gaspésiens, mon cœur balance, tel un métronome des sentiments partagés. L’auberge, orientée plein nord, fait face au panorama sinusoïdal. Je m’octroie d’ailleurs une petite randonnée pour tout condenser dans mon appareil photo.

Ouvert le 26 décembre 2005, ce havre douillet a coûté la bagatelle somme de 6 millions de dollars environ. Il s’inscrivait à l’époque dans le cadre d’un projet provincial visant à développer l’offre touristique en Gaspésie. Tout a été construit sur place, excepté les 18 chambres modulaires acheminées sur place par camion. Certains matériaux ou éléments de décor ont directement été puisés dans la nature environnante, comme ces pierres cernant le gros foyer du salon-salle à manger (un must en hiver !) Au registre des curiosités, ces poutres en bois visibles à différents endroits de la bâtisse. De vieux poteaux téléphoniques qui retrouvent une seconde vie dans un cadre champêtre enchanteur. Pour ne pas dénaturer l’environnement, les moyens de communication utilisent le satellite, tandis que l’électricité est produite grâce à deux gros générateurs dissimulés dans un caisson insonorisé.

Comme je l’écrivais plus tôt, le client est ici comme un coq en pâte. Tout a été conçu pour atténuer l’effet de l’éloignement et rendre son séjour paisible, de la salle de projection DVD au Spa avec vue plongeante et imprenable sur les montagnes, en passant par une boutique d’accessoires et de vêtements de plein air. Chaque pensionnaire dispose aussi d’un casier attitré dans une salle rappelant un vestiaire de hockey, où il peut faire sécher ses habits et ses chaussures humides. En hiver, les amateurs de ski sont invités à voyager plus léger, puisqu’ils trouveront de quoi dévaler les pentes et se chausser sur place, et dans toutes les tailles ! Oui, ils ont pensé à tout, jusqu’aux recouvre-bottes bien utiles pour se protéger des intempéries ou des terrains boueux, voire marécageux.

Côté sécurité, le visiteur est entre de bonnes mains puisque les trois guides du site ont été formés aux premiers secours en milieu éloigné. Des talkies walkies sont également à la disposition des randonneurs souhaitant crapahuter en autonomie, ainsi qu’une carte pour se repérer dans cette nature immense et dense, même si les sentiers sont balisés. Ils doivent aussi remplir un registre de renseignements visant à faciliter les recherches, au cas où…

Rompus à la randonnée – l’activité phare de l’auberge – les guides se muent aussi en serveurs, tandis que Guy Laroche est aussi à l’aise dans ses habits de directeur que de sommelier, autour de tables longues comme des banquets où le mélange et la convivialité sont à l’honneur. Les repas sont aussi mis à profit pour faire le point sur la météo et les activités du lendemain, en tenant compte des souhaits de chacun. Moi, j’ai opté pour le safari photos. Un guide m’a assuré que nous aurions de grandes chances de croiser des orignaux, et même d’assez près. Propos confirmé par un client de l’auberge. Vivement demain !

Photos : Olivier Pierson.

Le paysage des Chic-Chocs se passe de commentaires. Un décor à couper le souffle où le silence s’impose de lui-même.

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