Road trip : jour 8

Notre randonnée a débuté de la meilleure des manières avec l’observation d’une femelle orignal, flanquée de ses deux petits. Photos : moi.

(Cap Chat/Parc national de la Gaspésie : 56 km)

Ce matin, je pars sur les traces de l’orignal, non loin de l’auberge des Chic-Chocs. Mathieu, notre guide, nous a assurés qu’on en croiserait sûrement. Il n’a pas menti. Avant aujourd’hui, le seul que j’avais pu observer était en captivité dans un zoo. Autant dire que ça ne compte pas. Cette fois, c’est pour de vrai, à l’état sauvage. Nos sens sont à l’affût. C’est grisant comme une expédition en quête d’un trésor perdu, ou le cambriolage d’un cœur féminin fermé à double tour. Ce matin, le mien s’est mis à battre pour cet animal imposant, panache à l’avenant et gros lambeau de peau (surtout chez le mâle) pendouillant sous sa tête (un indicateur du niveau de testostérone, semble-t-il).

La météo est maussade, il pleut. Une première depuis que j’ai entamé mon tour du Québec maritime. Il peut par intermittence. Le plafond est bas, les nuages recouvrent le sommet des montagnes en errant comme des fantômes, ou la fumée d’un immense joint. Ambiance «mariruanesque», donc. Drôle de décor pour chasser ce que les Français appellent un élan. Temps humide et lugubre. La randonnée a à peine commencé qu’un premier représentant de cette espèce apparaît. Moins de 500 mètres de parcourus, et là, devant nous, couchée derrière un mur de végétation, une femelle. Impossible de ne pas voir sa gros museau. Les orignaux sont surprenants d’impassibilité. Ils vous regardent comme un vulgaire élément de leur patrimoine. Cool la vie. En la découvrant, je me dis que la nature est bien faite. Car si les femmes avaient ce visage peu avenant, la procréation aurait la vie dure. 🙂 Mais voilà que la dame se met sur ses pattes. Putain, c’est grand un orignal ! Je comprends mieux qu’arrivé à l’âge adulte, les prédateurs ne se bousculent pas au portillon (les petits sont menacés par les ours noirs et des coyotes). L’orignal que nous suivons du regard s’avère être une mère. Ses deux petits ne tardent pas à surgir, broutant ici et là quelques feuilles aux arbres. Le petit groupe de bipèdes que nous sommes se laisse envahir par ce spectacle attendrissant. 

La suite est moins fructueuse. Nous nous enfonçons dans une végétation dense, en quittant parfois les sentiers gras et glissants pour un océan de fougères humides et de branches ralentissant notre avancée. Mathieu ouvre le chemin, fait confiance à son instinct. Nos appuis sont fragiles et nos couvre-bottes d’un grand secours dans le bourbier ambiant. Le ciel se mouche sur nos habits, et le sol chie sur nos pompes. Notre sortie est une succession de montées et de descentes, de mines concentrées aussi, regards balayant le territoire des cervidés. Arrive mon grand moment de solitude. J’avertis notre guide qu’il me semble avoir entendu un bruit suspect. Peut-être un orignal qui joue à cache-à-cache, qui sait… Le mystère est vite résolu. Derrière nous, le frottement d’un petit panneau sur un poteau de bois, sous l’effet du vent. J’aurais dû fermer ma gueule. 

Ce mâle a continué à se nourrir paisiblement, comme si nous n’existions pas.

Notre patience finit pas être récompensée. Cette fois, c’est un mâle qui surgit alors que nous avons rejoint la route. Nous montons doucement à sa rencontre, en prenant soin de ne pas trop nous approcher. Simple précaution. L’animal a repéré quelque chose. Son viseur s’est arrêté sur une femelle, flanquée de ces deux petits, sans doute la même tribu que plus tôt. Lentement mais sûrement, il se porte à sa hauteur, et se met à renifler son urine. Curieuse façon de faire les présentations. Matthieu nous explique que cette déjection va renseigner le mâle sur la fertilité de la femelle, alors que la période de rut approche à grands pas. Bientôt, ici, ce sera un grand baisodrome, bref, la fête du slip des orignaux. Là encore, je me dis que la nature est bien foutue. Je me vois mal aller humer la pisse d’une femme attirante, juste pour savoir si je vais pouvoir conclure. 🙂 Reste la proximité avec ces animaux assez charismatiques dans leur genre, qui rallonge les secondes et me remplit de félicité. Je ne sors pas la bouteille de champagne, pour ne pas les effrayer, mais à cet instant de la matinée, ma journée arbore un beau sourire. Au final, nous verrons 5 ou 6 individus, tous très flegmatiques malgré notre présence.

Je quitte l’auberge des Chic-Chocs vers 13h, en compagnie d’un couple de Hollandais avec lesquels j’ai dîné la veille. Je poursuis ma route en direction du Parc national de la Gaspésie et ses 800 km2. Une mer de montagnes contrastées culminant en moyenne à 1 000 mètres. Grégory, un agent de la Sepaq, éclaire ma lanterne avec un déluge de renseignements sur cette terre de micro-climats nécessitant une bonne semaine de marche pour la traverser d’un bout à l’autre. L’attrait de cette réserve gérée par le Québec (la Gaspésie en compte trois) est triple : la présence de caribous, mais aussi l’ascension des monts Albert et Jacques Cartier, ce dernier étant le deuxième plus haut sommet de la province, avec près de 1 300 mètres. Sur ce territoire sauvage, le vent est omniprésent et les conditions climatiques assez rudes en hiver. L’été, il faut composer avec une météo versatile. Aujourd’hui, il fait une quinzaine de degrés et la température va chuter à 4-5 durant la nuit. On conseille d’ailleurs souvent aux visiteurs d’apporter des vêtements chauds, sans aller jusqu’au gros manteau d’hiver et les chaussettes double épaisseur.   Quelques flocons peuvent même visiter les sommets pendant les grandes vacances. En cheminant au pied de ces remparts rabotés par les glaciers  – d’où une certaine homogénéité dans les altitudes -, je ne peux que savourer la vue et courber l’échine devant autant de majesté. 

Ce soir, je passe la nuit dans un tente grand confort appelée huttopia, à ranger dans la famille des hébergements prêt-à-camper. Les visiteurs en sont friands. C’est assez spacieux et l’équipement se borne au strict nécessaire, frigo, barbecue et électricité inclus. Bref, c’est Byzance ! Le camping où je me trouve est plongé dans une obscurité totale, et pour faire ma toilette, je dois glisser 4 pièces de 25 cents dans un appareil, pour une durée de 4 minutes d’humidité. Une façon de sensibiliser les usagers au à l’utilité l’eau, surtout dans des endroits plus difficiles d’accès et moins pourvus en la matière.

J’ai allumé un petit chauffage d’appoint car l’ambiance s’est rafraîchie. Mon lit est fait et ma porte bien fermée. J’espère profiter d’un sommeil léger et réparateur. C’est pas gagné dans ce parc où les coyotes et les ours se promènent en toute liberté. J’ai oublié de demander s’ils toquaient à la porte avant d’entrer… 🙂

La tente huttopia où j’ai passé la nuit, dans le Parc national de la Gaspésie.

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1 reply »

  1. Au début de la création, l’orignale (femelle de l’orignal) avait une petite face coquine avec un petit nez retroussé. Puis un jour, elle apprit du créateur qu’elle n’aurait de relation sexuelle qu’une seule fois par année. La face lui allongea tout d’un coup lui donnant l’aspect qu’on lui connait maintenant (Légende de Gaspésie)

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