Road trip : jour 10

Un seul mot me vient à l’esprit quand la nature vous fait une telle offrande : merci. 

(Gaspé/Percé : 103 km)

Je pensais avoir vécu une belle émotion en observant des orignaux dans leur milieu naturel. Mais aujourd’hui, j’ai franchi un palier. Je ne vais pas trop m’attarder sur les autres événements de ma copieuse journée. Copieuse, c’est le mot. Je vis un rêve en accéléré, à une cadence assez usante pour l’organisme. J’avale les kilomètres, je m’arrête, je repars. La frustration me gagne. La nature m’ouvre grand ses portes, et à chaque fois, je ne prends qu’un café. Dur…

L’île Bonaventure était autrefois habitée. Certaines maisons ont été rénovées, tandis que d’autres, fermées au public, attendent leur cure de jouvence.

Ce matin, j’ai observé des reflets d’argent sur une mer turquoise par endroits. J’ai vu des falaises défier le Saint-Laurent dans le parc Forillon, à une demi-heure de route de Gaspé. J’aurais pu rester la journée sur cette plage de galets balayée par les eaux et le vent. Du bleu au-dessus de ma tête, et un début de paradis devant moi. Et puis j’ai dégusté le décor de Percé, découpé dans une carte postale. Percé et son rocher vieux de 400 millions d’années, un géant de calcaire aux pieds d’argile, qui s’effrite en laissant choir 200 à 300 tonnes de lambeaux de pierre par année. C’est peu comparé à ses 5 millions de tonnes, mais un jour, il aura disparu, et ses 475 mètres de roche sédimentaire seront cantonnés aux images d’autrefois.

De Percé, je suis monté dans un bateau portant le nom de Félix Leclerc, dont j’ai entrevu le portrait à l’intérieur, comme si le célèbre poète québécois veillait sur les passagers, une main sur la guitare. La houle a vite transformé notre embarcation en manège à sensations. Un coup à droite, un coup à gauche, pour un tango endiablé sur les vagues à l’âme d’une mer agitée. Le plancher est redevenu stable sur l’île Bonaventure, que j’avais déjà eu l’occasion par le passé de visiter avec quelques membres de ma famille. On vient surtout ici pour voir les Fous de Bassan, qui prennent leur quartier d’été d’avril à octobre. Si cette présence aiguise autant l’intérêt, c’est parce qu’il s’agit d’une des colonies les plus importantes au monde, mais aussi la plus accessible. Arrivé sur place, le visiteur n’est séparé du plateau où ils viennent nidifier que par une simple corde. Un tiers de cette imposante armada installe son territoire sur les falaises, qui fournissent des tablettes de nidification idéales en raison de l’érosion. 

Après 45 minutes de marche en moyenne, on est saisi par ce spectacle unique. Les narines sont moins emballées, en raison de l’odeur très forte de la fiente. Il faut imaginer 90 000 volatiles se soulageant dans un même lieu. Par chance, la nature étant bien faite, les intempéries hivernales se chargeront de tout nettoyer. Vu de la mer, on a l’impression, quand on observe la colonie, qu’il a neigé sur les sommets de l’île, ou qu’une quantité incroyable de pollen ou de coton a recouvert le toit de cet autre site d’un intérêt aussi bien animal que géologique (on trouve cinq formations rocheuses différentes sur l’île). À peine parvenu sur les lieux, je tombe sur un renard, il me fixe de son regard inquiet alors que j’extirpe mon appareil photo de mon sac à dos. Principal prédateur du Fou de Bassan, cet animal qu’on dit rusé vient régulièrement faire ses courses parmi les petits volatiles encore duveteux. Instant saisissant, mais je ne suis pas au bout de mes surprises. 

Le dessert de ma journée m’attend à vingt kilomètres de là. Je tiens à m’arrêter sur la seule plage de l’île, parsemée de galets mais terriblement vivifiante. La baie des marigots, comme on l’appelle, est prisée des phoques, qui viennent s’y prélasser comme des touristes repus. On y accède par une petite rampe d’escaliers de bois assez raide. En m’approchant du site, je perçois des voix, ce qui contrecarre mes plans de tranquillité. Il sont trois. Et puis je la vois. Une masse, là, devant moi. Un cadeau tombé du ciel. Un phoque ! Un phoque gris plus précisément, aussi appelé « tête de cheval » en raison de sa ressemblance avec l’équidé. Je n’en crois pas mes yeux. À une centaine de mètres de nous, le reste de la colonie, têtes hors de l’eau, attend visiblement que les humains désertent la plage pour rejoindre leur camarade. Notre visiteur prend la pose, joue les starlettes cannoises sur sa plage de cailloux. Et vas-y que je me tourne sur les flancs, le ventre. Roulades de vedette sûre de son charme. Et vas-y que je te regarde avec des yeux de merlan frit. Je craque. Je voudrais prendre plus de photos, mais je suis coincé entre la gêne et le respect. Je suis absorbé par ce regard insondable. Un phoque, c’est une peluche avec un cœur qui bat. Je l’entends respirer, je sens son odeur, je suis à un avant-bras de lui. Je lévite. Que dire lorsque la nature vous fait cette offrande en jouant les divas sur un ban de galets ? Je maudis cette horloge dans ma tête qui me contraint à poursuivre mon chemin. La dernière navette part dans trente minutes. J’en veux presque à cette Asiatique qui accapare l’animal en le mitraillant comme si c’était un monument historique. Pour ma part, je fais léger dans la prise de clichés, et je reste bien souvent en retrait, me contentant, et c’est déjà fabuleux, de plonger mon regard dans le sien, avec la sensation étrange que nous nous comprenons. Je suis un nanti au pays des merveilles.

Merci à ce phoque d’avoir été téméraire, et d’avoir partagé avec l’Homme un lopin de sa terrasse ensoleillée. Autant vous dire qu’après ça, les derniers kilomètres jusqu’au bateau ont été une formalité.

Photos : Olivier Pierson.

La colonie des Fous de Bassan s’étend à perte de vue.

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