Road trip : jour 11

Le magasin historique de l’Anse-à-Beaufils regorge d’objets de toutes sortes. Les visites guidées, orchestrées par Rémi Cloutier, lui apportent un supplément d’âme. 

(Percé/Bonaventure : 131 km)

Journée copieuse aujourd’hui. Quatre rendez-vous, quatre histoires où des hommes et des femmes sont au centre du récit. Quatre battements gaspésiens dans le cœur de passionnés, et donc autant de raisons de faire un crochet pour se nourrir de leur petite lumière… Laissez-moi faire les présentations :

Rémi Cloutier : au nom du père

À 10 km à l’ouest du village de Percé, le magasin général historique de l’Anse-à-Beaufils est une des belles visites du Québec. Dans ce bâtiment au mobilier de chêne, les étagères sont truffées d’objets de toutes sortes, impeccablement rangés. Le parfum entêtant du passé a imprégné la moindre parcelle, le temps s’est figé avec des reflets éclatants. À certains endroits, les mains des employés d’autrefois ont patiné la matière. Certains ont aussi apposé leur signature sur la surface robuste et chaude, comme pour laisser une trace de leur passage. Il y a une âme dans ce lieu chargé de souvenirs.

Tous les objets exposés témoignent d’une époque où l’on troquait le poisson pour se procurer des biens de première nécessité. Les produits présentés sont ceux qui étaient vendus dans les années 30 à 50. On trouvait de tout dans cet endroit qui déliait les langues, du biberon au cercueil, en passant par les attelages de chevaux, et même une mini station essence pour alimenter les motoneiges. 

Ouvert en 1870, ce joyau du patrimoine canadien a bien failli disparaître du paysage, après avoir été ravagé par un incendie en 1926. Il sera reconstruit deux ans plus tard, puis racheté en 1972 par Gaston Cloutier à la Compagnie de pêche Robin Jones Whitman limited, entreprise incontournable du commerce de la morue. 

Quand je pénètre dans les lieux, c’est son fils qui me reçoit. Rémi a repris les rênes après le décès de son père. Aidé de son frère Ghislain, mais aussi d’autres conteurs en été pour faire face à l’afflux de touristes, il entretient la mémoire des lieux et celle de son géniteur avec un bel enthousiasme. L’imposante collection n’a plus de secret pour lui. Costume d’époque sur le dos, il vous débite l’histoire du magasin général et de tous ces biens importés de pays étrangers. Impossible de stopper ce moulin à parole vivant dans l’ancienne maison du gérant, Charles Robin, située à quelques foulées de là. Sur un des comptoirs, il apparaît, enfant, sur une photo de famille aux couleurs délavées. Présents à l’Anse-à-Beaufils depuis 1820, les Cloutier n’ont jamais déserté, solidement attachés aux racines de cette terre. Comme son patriarche avant lui, Rémi s’attèle à conserver le site contre vents et marées.

À 50 ans, il ne pense pas encore à la relève, mais on devine, en lui posant la question, que cette perspective le taraude. Cet homme longiligne, qui va jusqu’à mimer l’accent des pêcheurs de l’époque dans sa rénovation du passé, confesse, au détour d’une phrase, que le contact avec le public est plus important à ses yeux que celui qu’il entretient avec toutes ces antiquités amassées pendant des années par son père. « Le monde, c’est ma passion », a-t-il coutume de dire. Cela transparaît dans sa manière de vous donner le pouls de ce magasin couleur abricot et vert. Certains visiteurs, sous le charme, n’hésitent pas à étoffer sa collection, comme ce Suisse qui lui a envoyé une vieille ardoise. Il y a aussi ce vieux téléphone de 1916 qui interrompt notre conversation avec sa sonnerie d’un autre temps. Une pièce rare dont il se sert encore aujourd’hui, même s’il ne recharge plus manuellement les batteries comme cela se faisait autrefois. Le magasin principal n’est pas la seule attraction, la visite permettant aussi de découvrir l’entrepôt où étaient stockées les marchandises et les voitures à chevaux, mais aussi un salon de barbier, le bureau du gérant, ainsi qu’une salle d’exposition consacrée aux souvenirs de pêche. Vaste programme.

Sylvie Duguay : l’hommage à La Bolduc

Chaque été, Sylvie Duguay fait revivre La Bolduc en interprétant quelques chansons de son répertoire, entrecoupées de séquences sur sa vie et sa carrière.

À Newport, il faut impérativement s’arrêter sur le site Mary Travers « La Bolduc ». Bon nombre de Québécois ont déjà fait escale dans ce lieu dédié à une icône de la chanson québécoise : La Bolduc. L’intéressée n’appréciait guère ce surnom qu’elle trouvait désobligeant, mais l’hommage qui lui est rendu a dû la rassurer. Les bénévoles qui font vivre cet organisme à but non lucratif ne se contentent pas d’une simple exposition sur la vie et l’œuvre de cette artiste considérée comme la première auteure-compositeure-interprète du Québec. Celle qui a ouvert la voie à la communauté artistique québécoise revit comme par magie dans cette ancienne usine de pêche. Elle ressuscite sous les traits de Sylvie Duguay. L’ancienne coordinatrice et organisatrice du site a repris le flambeau vocal il y a un an. Dans une tenue d’époque, coiffée d’un chapeau cloche, elle a offert son traditionnel petit récital de bienvenue à la poignée de visiteurs présents, dont je faisais partie. À cette époque de l’année, la baisse de fréquentation commence à se faire cruellement sentir, ce qui n’a pas empêché Sylvie d’être aussi souriante et pétillante que d’habitude. Six jours sur sept, à raison de 16 semaines dans l’année et d’un spectacle toutes les heures, elle fait revivre Mary Travers. Son tour de chant est une excellente occasion de (re)découvrir le répertoire et l’histoire de cette pionnière dont Gilles Vigneault a dit un jour « qu’elle était plus qu’un monument ». Entre deux chansons, Sylvie Duguay revient sur la vie et la carrière de cette native de Newport au destin incroyable. Musicienne accomplie, ancienne couturière, La Bolduc gravira le succès marche par marche, se produisant même, en 1938, devant le président américain Franklin D. Roosevelt au Grand Théâtre de Boston.

Figure du patrimoine canadien, Mary Travers, surnommée La Bolduc (le nom de son époux), était réputée pour sa joie de vivre.

La Bolduc, c’était la joie de vivre incarnée et un courage à toutes épreuves. Le peuple québécois, et notamment la classe ouvrière, tissera des liens serrés avec cette femme ordinaire qui diluait ses peines dans les eaux du Saint-Laurent. Car la dame n’aura pas été épargnée, perdant notamment 9 de ses 13 enfants, à une époque où les accouchements s’apparentaient à une roulette russe. Elle devra aussi combattre une terrible maladie à grosses doses de radium. Malgré cela, elle a continué à « semer du bonheur » avec sa « Troupe du bon vieux temps ». Grande femme par la taille (un bon 1,80 m), la Gaspésienne l’était aussi dans ses textes engagés et drôles, souvent puisés dans l’actualité. « À elle seule, elle a soutenu le moral des Québécois durant la terrible crise de 1929 », m’a confié Sylvie Duguay. Adoubée reine de la chanson folkorique canadienne, La Bolduc était aussi reconnue pour ses turlutes. Parenthèse importante : cela n’a rien à voir avec la turlute française, employée trivialement pour décrire une fellation ! 🙂 La précision me paraît primordiale, car j’anticipe les mines surprises et amusées des lecteurs gaulois. Donc, elle avait une signature bien à elle : elle turlutait souvent pour remplacer les solos de violon ou d’harmonica entre les couplets chantés. [La turlutte est une forme d’expression musicale consistant à chanter rapidement des onomatopées.]

Figure emblématique du patrimoine québécois, La Bolduc a écrit et composé 84 chansons en 11 ans de carrière, 101 en tenant compte de ses diverses collaborations et des inédits. Parmi eux, une chanson pourfendant Hitler – chanson qui a été boycottée par le gouvernemant canadien et les radios -, et dont voici un couplet : « Quand la guerre sera finie m’a l’emmener en Gaspésie/Je l’attellerai à la charge, j’l’étoufferai avec d’la morue/À la place de sa moustache j’y mettrai une queue de vache/Je le ferai boucaner comme un vieil hareng fumé. »

Malgré une énergie débordante et un courage sans failles, Mary Travers est décédée jeune, le 20 février 1941, à seulement 46 ans. Ironie de l’histoire, ce phénomène de l’industrie du disque préparait une tournée en France lorsqu’il a été emporté par un cancer. Sur le site de Newport, beaucoup de personnes âgées, bercées par ses chansons folkloriques, viennent applaudir ses émules. Récompense suprême : ses chansons et ses turlutines ont traversé le temps. Éternelle, la Bolduc.

Guylaine Babin et Jean Guy Duchesne : des yacks dans le jardin

Le yack peut aussi être photogénique. Celui-ci aimait visiblement bien mon appareil photo.

Autre lieu, autre passion, à Saint-Elzéar-de-Bonaventure. Dans ce petit village niché à l’intérieur des terres, un couple a changé radicalement de vie en se lançant dans l’élevage de yacks. Avant la Gaspésie, Guylaine Babin et Jean Guy Duchesne habitaient le Nunavut, dont la majorité du territoire est situé dans l’arctique canadien. Elle exerçait le métier de contrôleur aérien, lui était technicien de gestion de pêche. Et puis un jour, le grand saut. « On voulait quelque chose d’exotique. » Ils ne feront pas les choses à moitié, puisqu’ils jetteront leur dévolu sur une activité unique au pays. Ne cherchez pas d’autres éleveurs de yacks, il n’y a qu’eux. Neuf ans après leur installation sur des terres où il a fallu tout construire, ce duo très accueillant et ô combien sympathique gère un cheptel de 70 bêtes sur plusieurs hectares où les pâturages ont été organisés en tenant compte du mode de vie et des particularités de cet animal qui n’atteint son poids de rentabilité (400 kg) qu’au terme de 4 à 5 ans de vie de pacha. Aujourd’hui, les produits transformés sont vendus directement à la ferme et sur les marchés publics de la Baie-des-Chaleurs. Une restauration champêtre est également offerte sur place. Les affaires marchent si bien que les éleveurs ont du mal à satisfaire la demande. Mais pour en arriver là, le chemin n’a pas été une sinécure puisqu’ils ont dû attendre trois ans avant de pouvoir s’appuyer sur un cheptel pérenne, récupérant notamment quelques individus du zoo de Granby, en Estrie.

J’ai pu m’approcher de cet animal docile et affectueux, et même failli être le témoin d’un accouplement, véritable exercice d’équilibriste à en juger par les tentatives infructueuses du reproducteur. J’ai également découvert que le yack émettait un grognement semblable à celui du cochon, moi qui croyait qu’il allait meugler comme une vache. Comment sait-on que le rut approche ? Eh bien le mâle reste collé à la femelle en chaleur, il ne la quitte plus. Des tas de questions de ce genre peuvent être posées aux agriculteurs, incollables, on s’en doute, sur cet animal importé du Tibet, où il est utilisé comme bête de somme. À la ferme Bos G., les animaux sont choyés, jusqu’aux derniers instants de leur vie, avant d’aller à l’abattoir, où tout est entrepris pour alléger leur stress. Jean Guy assiste d’ailleurs à chaque mise à mort pour s’assurer que l’animal n’a pas souffert. Sur le site de l’exploitation, le troupeau dispose d’un abreuvoir chauffé ainsi que d’une grange confortable grâce à la réverbération du soleil sur le toit en plexiglas, pour se mettre à l’abri du vent ou des intempéries. Il y a même une cage pour les séances de pédicure. Et quand les bébés viennent de naître, ils passent leurs premières nuits sur le balcon des exploitants, le temps que l’animal devienne autonome pour s’allaiter par lui-même. 

Paspébiac : des guides au cœur d’un empire

Le site historique du Banc-de-Pêche de Paspébiac est composé de 11 bâtiments, dont 8 sont accessibles au public. Construit entre 1845 et 1850, l’entrepôt LeBouteillier, avec ses 5 étages, est le plus gros bâtiment en bois en Amérique du Nord. Il servait à l’entreposage et au séchage du poisson.

Paspébiac a été la plaque tournante de l’industrie de la pêche dans le golfe du Saint-Laurent, aux 18e et 19e siècles. Deux compagnies, la Charles Robin et la LeBoutillier Borthers se partageaient la plus grosse part du gâteau. En 1870, 3 200 personnes travaillaient pour ces deux mastodontes, réparties sur différents ports de pêche gaspésiens. En 1964, les flammes ont détruit une bonne partie de la cinquantaine de bâtiments. Aujourd’hui, onze d’entre eux subsistent, dont huit sont accessibles au public depuis que le site, classé au patrimoine historique, a ouvert ses portes en 1981. Les structures blanches et rouges, agréables à l’œil, cachent bien des savoir-faire. Ils sont imprégnés des souvenirs salés de la pêche, quand la morue était une industrie florissante. Entre leurs murs robustes et lézardés par la patine du temps, on redécouvre des métiers difficiles où la sueur était écrite en lettres d’or dans la paume des mains calleuses. On traverse la charpenterie, où étaient construits les barges, les goélettes et les navires de haute mer (36 de ces gros gabarits y ont vu le jour). On fait connaissance avec la forge, où l’on fabriquait notamment des clous carrés, mais aussi des outils de toutes sortes. L’endroit faisait aussi office de point de rencontre où les pêcheurs aimaient tailler la bavette. L’entreprôt LeBouttilier est le plus imposant. Il surplombe le site avec ses 5 étages, ce qui en fait le plus gros bâtiment de structure de bois en Amérique du Nord. Deux ans ont été nécessaires pour sa construction. Il abrite désormais une exposition permanente où des textes sur des toiles et sur des tonneaux renseignent le visiteur sur la vie autrefois ici. On peut aussi se sustenter sur place ou repartir avec un souvenir.

L’accueil du visiteur est en tout cas charmant. Le mien l’a été. Merci Chantal, une guide au sourire dévastateur. Quand elle le décoche à pleine dents blanches (c’est quoi la marque de son dentifrice ?), on est projeté vers le large. L’hospitalité gaspésienne est tout entière résumée dans cette femme agréable qui n’est pas dénuée d’humour. Comme Chantal, d’autres guides vantent cette belle place avec beaucoup de conviction et un art de la mise en scène savamment orchestré. Je dis ça car en arrivant, le visiteur est invité à assister à une petite saynète relatant brièvement l’histoire de la pêche à Paspébiac. Les personnages, une femme et son époux, sont joués par deux sœurs, Lorraine et Lucette, laquelle doit se grimer en homme. Trois animateurs-démonstrateurs complètent le dispositif d’accompagnement du public. On constate sur place que tout ce petit monde est à l’image des Gaspésiens : polyvalent ! Au four et au moulin comme on dit, tantôt devant vous, tantôt déguisé ou projeté sur un écran de cinéma où Paspébiac a droit à son petit quart d’heure de gloire.

Paspébiac m’a envoûté avec simplicité. L’histoire dispensée par des professeurs ordinaires est la plus agréable à écouter. Vivante et solidaire, elle sert une noble cause dans un coin de pays où les bouchons et le stress urbain ont la consistance d’un on-dit. Aujourd’hui, je me rends compte que ma journée a été riche de contacts humains, riche de cette simplicité qui embellit les gens, riche enfin de ces passions que ces êtres attachants cultivent et entretiennent à leur façon. On dit que les voyages forment la jeunesse, mais les rencontres qu’ils sèment la conservent.

Photos : Olivier Pierson.

La charpenterie a aujourd’hui vocation à interpréter la construction navale.

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