Road trip : jour 14

Le Domaine Acer a été le premier au Québec à obtenir un permis de production artisanale de boissons alcoolisées à base de sève d’érable.

(Saint-Gabriel-de-Rimouski/Tesmiscouata-sur-le-Lac : 164 km)

Aujourd’hui, je m’enfonce dans les terres du Bas-Saint-Laurent. Je traverse quelques villages bucoliques, comme assoupis, le long de la route 232. Ambiance et lumière de campagne, avec son chapelet de fermes reconnaissables avec leurs silos en forme de capsule médicamenteuse. Par endroits, la forêt abondante cohabite avec des plaines gonflées comme des poitrines siliconées. J’ai l’impression de rouler dans un no man’s land où l’humain est une minorité visible. J’en croise quelques spécimens, souvent ridés mais toujours serviables, comme ce facteur bedonnant à qui je demande mon chemin. Je pense aux jeunes qui naissent ici, qui doivent compter les années avant d’obtenir leur permis de conduire, synonyme de libération.

La région a beau être paisible et charmante, on se sent un peu à l’étroit dans cet isolement oppressant. Je m’arrête à Auclair avec deux bonnes heures d’avance sur mon rendez-vous. Le restaurant où je pensais me sustenter est fermé. Un autre, tout proche, l’est aussi. Je décide d’aller quêter quelques renseignements dans un dépanneur, où j’en profite pour soulager une vessie aux abois. La caissière m’informe que je peux déjeuner juste en face. Un boui-boui où le mot « ouvert » scintille comme un appel à l’aide. Pas besoin d’être médium pour deviner qu’ici, les réservations relèvent du zèle. À l’intérieur, le jaune et le orange dominent. Un rapide coup d’œil au menu pour constater que le poulet et les frites sont les stars de la cuisine. Combinés à d’autres aliments, ils gagnent quelques dollars sur le menu. La poutine figure parmi les plats les plus chers, c’est dire…

J’ai choisi une table avec vue imprenable sur un routier affairé à changer une roue de son camion à agrumes. Dans ce genre de coin paumé, la moindre banalité devient une source de divertissement. Le chauffeur de poids lourd finit par s’éclipser pour aller se restaurer, mon programme s’interrompt et je n’ai pas de télécommande pour changer de chaîne. Pas grave, je tente la connexion wifi. Échec. M’étonne pas. J’ose pas demander à la serveuse affligée d’un strabisme s’il est possible de capter des ondes modernes dans ce trou à rats, je voudrais pas qu’elle panique. 

J’ai terminé ma poutine. De ma fenêtre, un peu d’action. Le routier démarre son camion, puis s’en va. Devant moi, un panorama de rêve : une poubelle, un parking caillouteux et poussiéreux, une voiture. Je vais sans doute aller faire une marche, sans trop hâter le pas pour ne pas quitter trop vite ce village confetti. Tiens, un habitant va retirer de l’argent dans une petite succursale de la banque Desjardins. Ici, l’action ne galope pas, elle rampe. Si je commande un café, je peux gagner cinq minutes d’occupation en remuant ma cuillère. Nous sommes présentement cinq, le resto est complet. Bon, je vais payer l’addition, histoire de m’aérer un peu les poumons. Besoin de me reposer un peu. La solitude, ça fatigue…

Depuis 2004, le domaine acéricole d’Auclair produit annuellement 30 000 boissons alcoolisées. Les bouteilles de la collection Acer ont une moyenne d’âge de neuf ans.

Auclair, trou perdu du Bas-Saint-Laurent, n’est pas totalement dénué d’intérêt. On y visite le domaine Acer, qui signifie érable en latin.

Avec 20 000 entailles sur les érables à sucre, le site de 160 hectares n’est pas un mastodonte de la production, mais il mérite un petit détour. On y fabrique notamment quatre boissons alcoolisées issues de la fermentation du sirop d’érable concentré : Prémices d’avril, demi-sec comparable à un vin blanc, Mousse des bois, un brut mousseux, Val Ambré, proche du pineau des Charentes, et Charles-Aimé Robert, qui s’apparente notamment au porto. Ces quatre cuvées ont des degrés d’alcool oscillant entre 12 et 17%, ce qui veut dire à consommer avec modération. Je dis ça car j’ai parcouru les lieux en compagnie de deux couples de personnes âgées vénérant le dieu Dyonisos. Eux, ce qu’ils attendaient, c’était la dégustation, ça sautait aux yeux. À mesure que la visite avançait, on distinguait presque leurs veines battre la dépendance. Quand le moment tant attendu est arrivé, une des dames a même demandé à Jacky, notre sympathique et charmante accompagnatrice, si elle pouvait un peu augmenter la dose dans les verres. Bien entendu, tout ce petit monde n’est pas reparti les mains vides. Je pense pouvoir dire sans me tromper que leurs viatiques auront une durée de vie limitée, s’il n’ont pas déjà fini dans leurs gosiers…

Mais revenons au Domaine Acer, le premier à avoir obtenu au Québec un permis de production artisanale de boissons alcoolisées à base de sève d’étable. L’alcool n’est pas la seule transformation. Sirop, sucre, gelée, terrine, beurre et autres chocolats complètent la panoplie des produits destinés à la vente, dans différents marchés publics ou des boutiques de produits fins de la province. Des recettes de chefs renommés sont également mises à disposition gratuitement des visiteurs. Cette étape dans les terres est une belle occasion de percer les mystères des procédés de fabrication du sirop d’étable, qui varie dans sa composition et sa couleur d’une année à l’autre. Une centaine de nuances ont ainsi été classées et répertoriées sur place, de la plus claire à la plus foncée, le goût le plus prononcé étant proche de la mélasse. Comptez une petite heure pour profiter des lieux, mais une journée, si, comme mes petits vieux, vous considérez que l’alcool à base de sirop d’érable est bon pour l’entretien des papilles gustatives. 🙂

Toujours sobre après ma visite, j’ai pu reprendre la route pour rejoindre mon terminus, localisé à Témiscouata-Sur-Le-Lac. Simple sur le papier, mon petit trajet d’une cinquantaine de kilomètres s’est transformé en parcours du combattant. Ma tâche était d’autant plus ardue que les Québécois mis à contribution alors que je tournais en rond, n’étaient pas tous d’accord sur le chemin le plus court menant à la destination. D’où la confusion, d’où le bordel, d’où un Olivier postillonnant son ras-le-bol sur le pare-brise intérieur… Le plus drôle aura été ma rencontre avec la gérante d’un dépanneur dans le village de Carlington, visiblement de la même famille des communes où l’on entend les mouches voler. Cheveux courts et gris, la petite dame trapue a fait les gros yeux quand je suis entré dans son magasin. Quand je lui ai demandé où se trouvait Témiscouata-Sur-Le-Lac, aussi appelé Cabano (au Québec, on aime faire compliqué), elle a froncé les sourcils. Mais c’est quand elle a ouvert la bouche que j’ai compris ma douleur. Un accent québécois à couper au couteau; je crois que je n’en avais pas entendu d’aussi fort depuis mon arrivée au Québec. Elle me tutoyait avec des «toé» à tout bout de champ, et d’autres mots typiques de la (vieille) « parlure » québécoise. À un moment, elle m’a dit de tourner « drette », à droite donc,  en désignant une route à ma gauche. C’est à ce moment précis, dans ce trou du cul du monde qu’une petite voix ma susurré : « Olivier, t’es dans la merde. » Pour ne pas l’énerver davantage, j’opinais du chef. Elle semblait choquée qu’on m’ait mal aiguillé à ce point. Moi, j’essayais de relativiser, mais pas elle. Elle a dit aussi : « Pauvre de toi », que mon cerveau de Français de France a traduit ainsi : « Je confirme : t’es dans la merde ! » J’ai fini par atterrir au bord de l’immense lac Témiscouata, qui est pour ainsi dire la seule attraction dans une ville longue et molle.

Hugues Massey, chef cuisinier à l’auberge du Chemin Faisant, située à Témiscouata-Sur-Le-Lac, propose une épopée gustative peu ordinaire à sa clientèle, dans une ambiance empreinte de simplicité.

Par chance, ce voyage mouvementé allait se finir de la plus belle des manières. L’épicurien que je suis s’est laissé envoûter par la cuisine gastronomique de Hugues Massey, qui dirige l’auberge du Chemin Faisant avec son épouse Liette Fortin, sommelière de la maison. Couple à la ville, ces deux-là se complètent aussi à merveille lorsqu’il s’agit de transformer votre table en aventure gustative. Et tout ça dans un décor art déco (plutôt rare au Québec) qui accentue le cachet de cette adresse bien connue dans la région. Le chef cuisinier, natif des Iles de la Madeleine, n’est pas manchot quand vient le temps de vous concocter une table d’hôte hors des sentiers battus. Non seulement le client a toujours droit à 8 services, mais il ne sera pas pris à la gorge par une addition astronomique. En clair : un excellent rapport qualité-prix ! L’aubergiste a aussi pour habitude de demander à ses visiteurs s’ils ne sont pas allergiques à un aliment en particulier, car après, c’est lui qui gouverne. Aucune carte tendue au visiteur. Il prend les rênes, organise votre échappée gourmande, vous mène par le bout de la fourchette vers un rivage sensoriel où le sucré et le salé entrechoquent leurs saveurs, où le poisson, la viande rouge et blanche cohabitent dans le même wagon. Car le voyage des plaisirs est long, trois heures environ pour savourer l’évasion à la lueur des bougies, bercé par une musique de fond en osmose avec la félicité des palais. Cerise sur la gateau, ou le sundae, pour faire plus québécois, Hugues ponctue toujours la soirée avec quelques notes de piano. La séduction des oreilles pour porter l’estocade. Si on revient dans ce genre d’endroit ? La réponse est déjà dans la question…

Photos : Olivier Pierson.

Sur la plage, au bord du lac Témiscouata.

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