Road trip : jour 16

Personnage haut en couleurs et volubile, Pierre-Henry Fontaine partage sa passion pour les squelettes dans un petit musée riche de quelque 900 pièces. À découvrir !

(Ile Verte/Rivière-du-Loup : 46 km)

Rencontre comme je les aime. Je suis sur l’Ile-Verte, dans le Bas-Saint-Laurent. Sur ce lopin de terre pas bien grand, il faut impérativement avoir vu le musée du squelette. Pour la collection dense et instructive qu’on y découvre, et pour la personnalité sans retenue de Pierre-Henry Fontaine. Personnage entier, logorrhée de passionné et regard d’un bleu limpide et droit. L’ancien professeur de biologie est un ancien maudit Français passé dans la moulinette québécoise. Arrivé dans la Belle Province en 1957, le Lyonnais a jeté l’ancre sur l’Ile-Verte en 1964, pour ne plus jamais la quitter.

De l’extérieur, le musée du squelette ne paie pas de mine. Sa charpente est ordinaire, ses façades un peu ternes. Le hangar qu’il était autrefois a conservé sa prosaïque attitude. Mais comme tous ces endroits qui cachent bien leur jeu, il révèle son petit trésor une fois à l’intérieur. Si l’on prend le temps de discuter avec son propriétaire, en écoutant ses paroles bénies par la connaissance, on ressort grandi, ou en tout cas un peu moins con. Il ne faut pas seulement flâner dans un musée, aussi petit soit-il, il faut aussi poser des questions, et surtout s’intéresser à ce que l’autre a à vous dire. Pierre-Henry Fontaine ne vous laisse pas le choix. Il déborde de cette générosité avec sa langue bien à lui, brute de décoffrage. Elle ne reste jamais longtemps dans le fond de sa poche, emprunte des chemins de traverse sur des sujets sensibles. La religion au sens large en est un. L’homme est athée, et la seule éternité qu’il connaissance lui est prodiguée par ses enfants, ses petits-enfants… et son musée. Cet écologiste patenté est poète à ses heures, parfois sans se rendre compte de la coloration de ses mots. Exemple : « Le seul bateau que je connaisse, c’est la Terre. » Pourfendeur des créationnistes et de toutes ces sciences ou assimilées comme telles qui sont à la mode, Pierre-Henry a le verbe enjoué et frondeur malgré ses 75 ans. Des amis, il en a, et des ennemis aussi. Darwin aurait pu être son Pygmalion, les bondieuseries restent sa bête noire.

Une importante collection de crânes humains permet aux visiteurs d’en apprendre plus sur les races.

Dans son musée battu par les vents et l’air iodé, l’homme s’évertue aussi à démystifier bien des craintes. Chasse au phoque, disparition annoncée de certaines espèces, il ne manque aucune occasion de rétablir certaines vérités, sans pour autant sous-estimer ou dénigrer les menaces d’extinction avérées. Pierre-Henry Fontaine gère et entretient son petit univers sans la moindre subvention. « Je ne dois rien à personne », me glisse-t-il. Avec ma curiosité sincère, je ne tarde pas à briser la glace et à converser avec ce guide bonhomme de la nature, spécialisé ès cétacés (il a d’ailleurs écrit un livre à ce sujet). Sa caverne abrite une imposante collection de 850 pièces. Il y en a partout et leurs origines sont très diversifiées : poissons (du plus petit au plus gros), volatiles et j’en passe, jusqu’aux animaux préhistoriques, et bien sûr l’Homme. La visite peut paraître macabre, mais il y a souvent derrière toutes ces traces des explications à fournir ou des histoires à raconter. Ici la patte infectée d’un orignal, là une aire consacrée aux poissons pour mieux faire comprendre leur régime alimentaire. Dans cette antre du partage, l’ossature ne se limite pas seulement à sa fonction mécanique, elle devient un socle pédagogique qui tord parfois le coup à des préjugés ou des idées fausses. 

Pour organiser et amasser ce trésor, Pierre-Henry a beaucoup fouiné, ou « couru après les squelettes » comme il dit, recomposant aussi les carcasses qu’on lui apporte. Il permettent à ce cartésien, qui a « trouvé l’équilibre dans l’usage de la raison », d’expliquer l’évolution. Seule condition: son matériau de prédilection doit être instructif. « Je ne recherche que des spécimens qui vont m’apprendre des choses ». Preuve que sa passion atteint des sommets, il a fait scanner et mouler son propre crâne. Sur le moment, je n’en crois pas mes yeux, mais c’est bien sa tête qu’il tient dans une main, donnant à cette scène un air “hamlétien“. La photo est très tentante, il accepte de bon cœur. Le retraité n’a rien à cacher et encore moins d’argent à se faire sur le dos des curieux. Le tarif de la visite est laissé à l’appréciation de chacun. Lorsque le touriste débarque sur cette île rythmée par les marées, il a déjà fait un pas vers l’authenticité. « Pour venir jusqu’ici, il faut aimer la nature. »

Le petit musée du squelette sur l’île Verte, reconnaissable à son imposant crâne de baleine à l’entrée.

Parmi les curiosités du site, ce squelette de chat qui fut sa première « œuvre » lorsqu’il avait 13 ans. La passion veillait en lui, et son père s’est chargé d’en faire une lanterne, ou, mieux, un phare qui inspire et guide notre interlocuteur dans ses conférences et ses interventions spontanées, sous forme de leçons copieuses (on peut passer sans problème trois heures dans ce musée minuscule) dont il abreuve le visiteur, quand ce dernier est amarré au même bateau. 

J’ai glissé ma petite contribution dans l’urne en repartant. Pour la collection, pour sa franchise éclairée, et par-dessus tout cet investissement inébranlable au service d’une cause ô combien précieuse : la connaissance. On a déjà proposé à Pierre-Henry Fontaine de déménager son petit monde sur la terre ferme, dans une structure mieux adaptée. Il a refusé. « Tout ce qui m’intéresse, c’est l’île. C’est ma vie ici. » Aucune lassitude dans la voix et le regard. Son petit plaisir : aller s’asseoir sur ce gros rocher, situé à l’extrémité de son lopin de propriété, et écouter louvoyer les phoques gris, ou entendre le souffle d’un petit rorqual. Ces petits moments du présent lui procurent un agréable et indéboulonnable sentiment de liberté. La paix sur l’île et dans son for intérieur. L’homme m’a confié ne pas être obsédé par la mort. Sa seule obsession, c’est la vie.

Photos : Olivier Pierson.

Rencontre inopinée avec deux orignaux en rentrant du musée.

Le site du phare de l’Ile-Verte, sous une météo plus ensoleillée que la veille.

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