Un grand bol d’Eire

En 2004, je visitais l’Irlande, où j’ai passé dix jours en compagnie de deux amis. Encore aujourd’hui, nos évoquons avec plaisir cette escapade mousseuse et conviviale, en nous remémorant un épisode en particulier. Et quel épisode ! Allez hop, marche arrière !

………

C’était un dimanche, à Leenane, dans le Connemara. Vous savez, là où « on n’accepte pas la paix des Gallois, ni celle des rois d’Angleterre », dixit la chanson de Michel Sardou, Les lacs du Connemara. D’habitude, on se repose le jour du Seigneur. Pas nous. Nous, nous décidons d’aller nous balader, en nous fiant à un itinéraire du Guide du Routard. Cette bible du bourlingueur estime à 8 heures de marche le parcours que nous avons choisi. En clair, une journée copieuse en perspective ! Nous venons d’achever notre petit-déjeuner chez un habitant au physique de Viking. Un certain Peter, le seul Irlandais chez qui nous avons droit à un petit-déjeuner continental, autrement dit sucré, à la française, avec céréales, beurre, confiture et tout le toutim… Point d’œufs, de saucisses et de bacon pour nous tendre la bedaine, à notre grand désarroi. Avant de brûler des calories par centaines, on aurait eu bien besoin de munitions plus roboratives. C’est un fait : avant un gros effort, il vaut mieux avoir l’estomac anglo-saxon ! Durant notre repas matinal, nos yeux ont fait des va-et-vient entre la table et la fenêtre. Car dehors, c’est la cata ! Le temps des mauvais jours. Un temps de sieste, un temps de musée, mais en aucun cas un temps de randonnée. Les rafales de vent donnent à la pluie des airs menaçants. On dirait qu’elle aiguise ses gouttes en attendant notre sortie. Il vente si fort qu’un véliplanchiste irait surfer sur les nuages. À nos côtés, un couple d’Écossais fort sympathique tente de nous dissuader de sortir, en bons connaisseurs. « Good luck ! », nous lancent-ils en guise de salut. Vraiment fous ces Gaulois, le ciel va leur tomber sur la tête, mais ils s’entêtent à braver les intempéries…

Nous nous élançons à l’assaut des collines, hélas voilées par une brume épaisse et patibulaire. Le Connemara a mis ses chaussettes en coton. Dire que par ce temps à ne pas mettre un yéti dehors, nous osons l’impensable : défier cette région sauvage, ignorer son humeur acariâtre et changeante. Mon pote Nicolas a opté pour une épaisse parka, Régine pour un ciré acheté sur place, quelques minutes auparavant, dans une petite boutique de souvenirs. Moi, je suis recouvert d’un poncho bleu marine qui me donne l’air d’une méduse avec deux jambes poilues. Un équipement suffisamment résistant et imperméable pour celui qui part crapahuter en Toscane, ou dans toute autre région du globe où la pluie est raffinée. Sauf que là, nous sommes dans une autre dimension, au cœur de cette tourmente celte qui vous picore les joues. C’est ça les larmes du Connemara, lorsque, mêlées aux rafales de vent,  elle vous bombarde le visage en jouant les acupunctrices. Imaginez 7 heures de marche dans des conditions dantesques, sous une pluie continue, affolée par le vent, réduisant en charpie vos systèmes de défense. Nous le vivons en direct et je ne suis pas près d’oublier cette escapade. Nous passons par toutes les étapes de la liquéfaction : mouillés, trempés, avant de devenir de véritables éponges. Imbibés. Mon poncho ridicule ne tarde pas à rendre l’âme, réduit en lambeaux, comme si on avait lacéré la matière avec un cutter. Je dois même improviser une ceinture en découpant un bout de cet habit d’infortune, pour faire tenir le tout et conserver un semblant de protection contre la pluie battante. Oui, je fais peine à voir. Dans les dédales d’une ville, on m’aurait filé une petite pièce si on m’avait croisé dans cet accoutrement plus proche du réfugié que du marcheur aguerri. Mon amie Régine est d’un tout autre avis, hilare devant ce tableau inspirant la compassion. Hilare également en apercevant la mousse s’échappant des chaussettes de Nicolas. Nous peinons à percer ce mystère, circonspect devant cette écume baveuse qui marque une césure à la base de ses mollets. On penche pour un résidu de lessive qui se rappelle au bon souvenir de l’humidité.

Un des pubs de Leenane où nous nous sommes arrêtés pour descendre quelques pintes…

Je dois avouer que dans l’approche même de cette randonnée épique, notre attitude a rapidement changé, à mesure que nous nous enfoncions dans cet enfer comme des ados un peu fougueux qui défient le monde. Au commencement, nous avons essayé d’éviter au maximum les petits ruisseaux et autres cascades engendrés par les pluies diluviennes. Prendre appui dans la boue pour enjamber un obstacle, aussi dérisoire soit-il, relève du numéro d’équilibriste ! Les sentiers sont vite devenus des parcours du combattant, et les précautions futiles du départ ont vite laissé place à une avancée plus volontaire. Comme si, après avoir tenté la danse classique, vous vous mettiez au rugby. Trempés jusqu’aux orteils, nous n’avions plus vraiment le choix. Surtout quand on s’enfonce jusqu’aux genoux dans une mare visqueuse qui aspire vous souliers comme si elle voulait les gober. Face à la furie des éléments, il a bien fallu se résigner à accepter notre sort de loques humaines, zombies errant dans un décor opaque. Le revirement de la météo tenait alors du miracle, et je crois bien qu’une razzia de trèfles à 4 feuilles n’aurait rien changé à l’affaire. J’ai encore en mémoire la délicieuse expression de Nicolas, alors que notre folle aventure touchait à sa fin.  « C’est comme si nous avions passé 15 jours dans une piscine », a-t-il dit en tendant ses mains flétries par le déluge. 

À trois kilomètres de l’arrivée, je me suis mis à implorer intérieurement Jésus ou Superman, je ne sais plus, balise de détresse clignotant sur mon moral lessivé. Je rêvais d’un café chaud, de vêtements secs, de draps sentant bon la lavande. J’avais un bon 300 m d’avance sur mes compagnons lorsqu’un véhicule s’est arrêté à leur hauteur. L’hospitalité irlandaise, dont on nous avait tant vanté les charmes, s’exprimait d’une nouvelle manière, portières grandes ouvertes sur des naufragés français en quête d’un toit et d’un radiateur. À l’intérieur de l’habitacle, un homme avec de belles bacchantes et une belle tête d’Irlandais, tiré à quatre épingles, costume impeccable faisant de l’ombrage à la propreté des sièges de son auto japonaise… dont nous avons massacré la pureté avec nos auréoles de survivants.

L’abbaye de Kylemore, un des attraits touristiques du comté de Mayo, dans le Connemara.

De retour à Leenane, il a fallu trouver un nouveau Bed and Breakfast, mais avec nos silhouettes de Moïses sauvés des eaux, cela n’a pas été une formalité. À croire que les habitants s’étaient barricadés chez eux, apeurés par les saltimbanques que nous étions devenus par la grâce d’un temps décidément pourri. « No vacancies », complet, animaux et guenilles non acceptés… Et puis cette éclaircie soudaine. Au bout de notre tunnel, un petit bout de femme que nous avons baptisée affectueusement « notre maman irlandaise ». Aux petits soins, débordante d’attention pour les étrangers que nous étions. Nous avions à peine garé notre véhicule qu’elle surgissait de son entrée (comme si elle avait fait le guet en nous attendant), en nous invitant à venir au plus vite nous réchauffer à l’intérieur. Elle est allée jusqu’à laver et sécher nos vêtements détrempés. Puis elle nous a préparé du thé et du café, accompagnés de petits gâteaux savoureux, propulsés au grade de 4 étoiles, alors que tout nous faisait l’effet d’un cadeau du ciel. Dans la petite véranda où nous reprenions des forces, nous contemplions ce fjord appelé Killary Harbour (le plus long d’Irlande), alors que le soleil redevenait lui aussi plus robuste. À l’abri, nous découvrions alors un autre Connemara. Exit les « nuages noirs qui viennent du nord, colorent la terre, les lacs, les rivières… », comme le chante Sardou. Juste le retour du calme après la tempête. Nous avions prévu une autre balade le lendemain, mais on s’est ravisé. Les courbatures, l’épuisement et mon cul en compote ont été de sages conseillers. Nous nous sommes rabattus sur l’abbaye de Kylemore, à quelques kilomètres de là.

« Épique » est un mot qui revient souvent pour parler de notre Connemara. Je crois bien que sans cette randonnée improvisée et hasardeuse, notre balade irlandaise aurait eu un goût d’inachevé.  « Là-bas au Connemara, on dit que la vie, c’est une folie, et que la folie, ça se danse. » Sardou avait raison. Nous devons à cette folie une virée devenue mythique dans nos pensées que quelques gouttes de pluie ravivent parfois…

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