C’était bien, la tournée des rubans

J’ai toujours eu beaucoup d’affection pour les traditions. J’avais une préférence pour l’une d’elles; elle rythmait les étés du village de mon adolescence. À Argancy, la fête patronale prenait ses quartiers à la fin du mois de juillet. Le dernier week-end, les abords du groupe scolaire communal se transformaient en petit champ de foire. On guettait avec impatience l’arrivée des manèges, à commencer par les auto-tamponneuses. C’était le plus gros. Il arrivait que le gérant embauche quelques bonnes volontés pour installer l’imposante attraction, avec sa piste rectangulaire et ses voitures biplaces pailletées. Les volontaires étaient rémunérés avec des jetons, et cela suffisait à leur bonheur. C’était toujours cela d’économisé. On les introduisait dans une petite fente et les petites voitures nourries à l’électricité quittaient brusquement leur torpeur, comme si on venait de les extraire d’une sieste passagère. Les auto-tamponneuses, c’était comme aller en discothèque, sauf qu’on passait la soirée assis, laissant nos montures boudinées s’éclater sur la piste. Cette attraction était vite devenue l’épicentre des rendez-vous amoureux, ou des tentatives de séduction. Les plus chanceux comblaient le côté passager de leur véhicule avec une présence féminine. On reconnaissait les couples à ce bras alangui sur l’épaule de la demoiselle. Une main sur le volant, l’autre sur les sentiments. Les célibataires exprimaient leur virilité en percutant vaillamment d’autres éconduits de la rengaine amoureuse. Il arrivait qu’on remplisse le vide avec un ami ou un môme, ce qui avait pour principal avantage de tenir à distance les attaques adverses. La présence d’un enfant faisait office de police d’assurance, c’était la garantie d’être épargné par les chocs trop brutaux. Une ruse comme une autre. En temps normal, les autos rutilantes, protégées des bosses grâce à leurs bourrelets amortisseurs, refilaient leurs hématomes à ces occupants secoués dans leur intérieur riquiqui. Les grands et les costauds perdaient de leur superbe dans ces voitures pour humains de petites tailles.

Chaque soir, la jeunesse du village et des alentours tournoyait autour de la petite fête foraine. Il y avait une vie près des lumières. Des coups de poing aussi. Quelques durs à cuir en venaient parfois aux mains. Par chance, les rixes d’hier n’avaient rien à voir avec celles d’aujourd’hui. On rentrait vivant à la maison, le nez en sang, un œil poché, ou une dent en moins, mais vivant. La fête foraine, c’était aussi ça : un gros poulailler avec ses coqs et ses poules.

Le club de football local profitait de cette manifestation enracinée pour remplir ses caisses. Et pour ce faire, il n’y avait rien de mieux que la tournée des rubans. Ah, la tournée des rubans ! C’était le dimanche, et je me souviens que je trépignais à l’idée d’arpenter les rues du village au son des accordéons. La jeunesse était la règle dans cette procession dominicale fortement arrosée, mais il arrivait que quelques aînés jouent les prolongations pour se fondre dans cette ambiance particulière. Le club puisait dans ses forces vives pour monter plusieurs équipes. Chacune d’elles se voyait attribuer un quartier et quelques musiciens venus d’une fanfare ou d’une Harmonie des environs. Les factions avaient pour mission de faire du porte à porte pour présenter aux habitants les honneurs de la fête patronale. Quand la porte s’ouvrait, nous remettions un ruban bleu-blanc-rouge aux occupants, ou nous l’épinglions directement sur une veste ou sur une chemise. Le geste était délicat, un peu fébrile, et il ne fallait ni se piquer les doigts ni embrocher la ou le récipiendaire ! Ça ne leur coûtait rien, juste un sourire. Et puis nous tendions une petite assiette recouverte d’une serviette, sous laquelle ils pouvaient, à leur discrétion, glisser une petite pièce ou un billet. C’est ce viatique qui atterrissait dans les caisses de l’US Argancy. Bien entendu, certaines portes restaient closes. Cela se justifiait quand les propriétaires étaient absents. D’autres, en revanche, comme en attestaient les voitures stationnées devant la maison, étaient bien là, mais refusaient de se prêter à cette tradition sans doute inutile et désuète à leurs yeux. Ce comportement faisaient toujours grincer quelques dents. Nous convenions qu’il était certainement plus poli d’ouvrir la porte, même pour refuser, ce qui était leur droit après tout. Mais s’en tenir à ce mutisme arrogant, et par certains égards insultant, c’était trop demander à notre bonne humeur. Les réfractaires étaient toujours les mêmes, on connaissait les adresses par cœur, on anticipait leur indifférence, mais on tentait quand même le tout pour le tout d’une année à l’autre. L’espoir faisait vivre, comme on disait…

Il y avait d’autres maisons qui obnubilaient nos esprits, mais pour de plus joyeuses raisons. Certaines étaient devenues de vrais guet-apens. Car on ne se contentait pas de nous accueillir à bras ouverts, on nous invitait à entrer ! Une fois les amabilités d’usage échangées et les rubans distribués, on nous proposait un apéritif, puisque la tournée des rubans mettait un point d’honneur à démarrer peu avant midi. La décision était névralgique puisqu’il fallait faire irruption chez les gens en plein repas. Il était impératif de détrousser tout ce beau monde avant l’heure fatidique de la balade de 16h avec pépé, mémé et la marmaille. Les apéros avaient tendance à s’éterniser, d’autant que chaque quartier dissimulait ses traquenards. Bref, on picolait gentiment. Et puis, la camaraderie aidant, on empilait les doses, on disait oui quand il fallait dire non. J’avoue que la tournée des rubans devenait rapidement celle de la picole, des rires sans sommation, avec insolation suspecte sur le pif. Il ne fallait pas chercher midi à quatorze heures pour expliquer le succès de cette tradition qui m’a laissé de très bons souvenirs. Généralement, l’opération s’achevait vers 16h, et certains visages n’étaient plus très frais. Quand le soleil cognait dur, c’était pire. Les plus audacieux allaient faire quelques tours d’auto-tamponneuses, avec ce rire inarrêtable des gens euphoriques, et un faciès au diapason qui les désignait d’office comme ces sales jeunes imbibés de la tournée des rubans…

Je me souviens notamment de la maison de Denis Haut, qui n’est plus de ce monde mais que je cite parce que c’était un mec bien. On savait qu’en entrant chez lui, on ne ressortirait pas sobres, comme si on lui avait coupé l’eau. L’ivresse s’écrivait en lettres d’or sur son sourire rabelaisien. On entrait, le piège se refermait. On jubilait dans ce genre d’endroits. On savait que chez lui, on ferait le plein, ou qu’on comblerait notre retard en cas de début de tournée un peu poussive. Je me souviens d’une année où les musiciens avaient fait une entorse à leur règlement, buvant plus que de raison et finissant par jouer n’importe quoi. Le président du club nous avaient passé un savon. Faut dire que coup de sang passager était un peu justifié, vu notre retard à l’arrivée. Ce n’était pas le plus grave, puisqu’on avait aussi zappé quelques maisons en chemin, notre sens de l’orientation étant alors un peu confus, au grand dam de quelques habitants surpris de n’avoir pas reçu notre visite enjouée. La déchéance totale. Et comme les GPS n’existaient pas à l’époque…

Avec le temps, j’ai fini par tourner le dos à cette agréable coutume, mais je conserve un souvenir ému de cette période. Un petit ruban tricolore, quelques notes de musique pour faire briller les yeux des anciens, et le tour était joué. Les barrières et les préjugés tombaient. Il ne fallait pas grand-chose pour égayer une atmosphère. On sentait le cœur du village battre dans ces rendez-vous du mois de juillet. L’alccol débridait les sens mais rapprochait les gens. C’était ça, finalement, la tournée des rubans.

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