Adominable

(Un extrait de mon livre Le voleur et les nudistes…)

« Je vagabonde à Épinal, il fait nuit, on s’en fout. Neige soudaine et humide dehors, genre flocons le cul entre deux saisons. Au moment où l’hiver joue les effrontés, j’approche de la porte vitrée d’un collège, j’ai les deux mains prises. De l’autre côté, bien au chaud, une ado. Elle me dévisage avec mes bras chargés. Je lui envoie un petit signe de la tête, un petit signe qui veut dire à peu près ceci : « Peux-tu, s’il te plaît, m’ouvrir la porte, étant donné mon impossibilité à le faire ? » C’est fou ce qu’on peut dire avec un léger signe du menton.

Je bute sur un silence, ma requête n’a aucune prise sur son mutisme savonneux. Pas de chance, j’ai tiré le gros lot. C’est marée basse, je parle à une huître. Elle a le regard absent. Sa silhouette reste stoïque devant mes appels à l’aide. Je fais quoi, je m’immole ? Trop risqué. Un être sensé irait ouvrir la porte, par politesse, au minimum. Mais pas elle, qui se contente de me regarder, et c’est tout. Elle fait peut-être un arrêt cardiaque, ou doit me confondre avec un arbre dans la cour. Il n’y a pas d’arbre dans la cour, mais j’essaie de lui trouver une excuse pour ne pas l’accabler. Si j’avais le portable du Dr House, je l’appellerais pour résoudre ce mystère. Mon scanner est sans appel : apoplexie du cerveau, plus de neurones, trop grosse journée. On la débranche ? Pas si vite, c’est peut-être un gaz qui s’est perdu en chemin… Elle doit être au bout du rouleau. Si jeune, c’est triste. Ou alors c’est la perspective du week- end (nous sommes un vendredi) qui la met dans cet état de léthargie me tapant sur le système.

Je ne demandais pas la lune, juste qu’elle tende un bras, qu’elle agrippe la poignée, et qu’elle ouvre cette putain de porte. L’adolescent lobotomisé, on le maudit toujours. Résultat : mon auriculaire a fait des prouesses. C’est le seul doigt que j’ai réussi à libérer pour entrer à l’intérieur de l’établissement. Comme quoi, se curer les oreilles, ça muscle ! Mes pieds, en revanche, étaient libres, et je lui aurais bien collé mon 42 au derrière pour lui apprendre les bonnes manières.

Le prochain ado qui traverse quand le petit bonhomme est rouge, je l’écrase, sans mouvement du menton pour le prévenir. »

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