Covoiturage… et plus si affinités

Le covoiturage a le vent en poupe au Québec. Il porte même un nom : Allô Stop. C’est simple, pas cher, bref, la solution idoine quand on ne possède pas de véhicule. Parmi les destinations les plus fréquentes au départ de Montréal, Québec, la capitale, arrive largement en tête. Moi-même je suis assez friand de cette méthode de transport socialement et économiquement intéressante. En général, les langues se délient durant le trajet. Je ne dis pas qu’on s’échange nos adresses et nos numéros de téléphone en s’enlaçant et en versant une larme ou deux, mais elles se délient… Il arrive qu’un voyage se démarque, pour une raison ou une autre, comme cette fin de semaine où je rendais visite à des amis à Rivière-du-Loup. Je vous raconte…

À L’ALLER

J’ai rendez-vous avec Gilbert. J’ai comme l’impression que nous ne sommes pas de la même génération. Il y a des prénoms qui font l’habit. C’est comme Ginette ou Brigitte. Si vous bandez avec ça, vous êtes fort. Mais je m’égare… « Gégé » me récupère sur le parking du métro Longueuil, une ville sans intérêt notable (moche en somme) située sur la rive sud de Montréal. Manque de bol pour moi, l’autre passager a déjà pris place à l’arrière du véhicule, ce qui signifie que l’honneur me revient de m’installer devant. Ça fait moyennement mes affaires, vu que j’avais dans l’idée de faire une petite sieste. Ce jour-là, suis pas d’humeur à converser. Je suis vite mis dans le bain. Gilbert aime parler. Beaucoup. Une vraie diarrhée verbale. Il trouve toujours un sujet de discussion, même lorsque je tente de faire diversion en piquant du nez. Je m’étais dit qu’en fermant les yeux, j’aurais un peu la paix, que le message serait assez clair sur ma façade momentanément indisponible. Me suis trompé. Mon Gilbert, il rebondit d’un thème à un autre, sans toujours être raccord, autrement dit au mépris des transitions logiques. Lui, c’est le coq à l’âne direct, et tant pis pour les autres animaux de la basse-cour. Je tarde pas à comprendre qu’il a besoin de causer. Une envie viscérale, aussi urgente qu’un pipi pressant menaçant l’intégrité et la virginité d’un sous-vêtement. Il doit avoir la braguette ouverte, car il se soulage allègrement, allant même jusqu’à soliloquer lorsque je ne lui renvoie pas ma petite balle jaune. C’est ça la discussion, un partie de tennis, avec parfois de longs échanges, des amortis, histoire de faire durer le plaisir, ou une montée au filet pour mettre fin au débat. Donc, Gilbert soliloque. Le monologue est une façon comme une autre de se tenir compagnie à soi-même. Je l’espère en tout cas, car sinon c’est un désaxé ! Je remarque aussi qu’il sacre comme il respire. À la moindre occasion, il nous gratifie de jurons qui sont autant de ponctuations dans ses phrases, ce qui donne un peu d’épaisseur à ses commentaires parfois inutiles. C’est le revers de la raquette : le bavard parle parfois pour ne rien dire. Jeu, set, et tchache !

Gilbert n’élude aucun pan de sa vie : son job, ses projets, sa femme, heureusement sans les tirades sexuelles. Me parle même de sa veste imperméable qui lui tient trop chaud. Notre conducteur est un radiateur sur pattes, un radiateur avec une grosse citerne qui lui sert de bedaine. Assis, il pourrait s’en servir comme plateau repas. Doit bien manger à la maison. Le voilà d’ailleurs qui s’arrête sur la bande d’arrêt d’urgence pour se délester de ce vêtement encombrant, alors que des poids lourds passent comme des éclairs à côté de notre frêle véhicule à l’arrêt. Cette petite contrariété réglée, il repart de plus belle à la tribune (merde…) De temps à autre, il change de monture de lunettes. Gilbert en possède deux. Une pour pour voir de loin, et accessoirement me distinguer, l’autre pour draguer les gonzesses au mois d’août. Les lunettes de soleil en question  me replongent dans un vieux film des années 70. S’il tourne la tête dans ma direction, je ris. Je ne sais pas pourquoi, mais Gilbert change de temps à autre de lunettes, alors que dehors, la pluie continue ne laisse pas vraiment de place à l’alternative. C’est peut-être pour nous montrer qu’il existe un petit compartiment prévu pour ranger lesdites lunettes, juste au-dessus du rétro. Il doit l’aimer sa voiture ! Au bout d’un moment, il finit par jeter son dévolu sur la monture qui lui permet de bien différencier un arbre d’un orignal, même si l’un comme l’autre donne des sueurs froides aux assurances automobiles.

Soudain, son timbre s’emballe. « Wow, regarde ça comme c’est beau ! » me lance-t-il. À peine une heure qu’on roule et on partage tout. L’objet de son excitation soudaine : rien. En tout cas c’est tout comme. Devant nous, une plaine, morne de préférence, où des dizaines d’arbres étiques et dénudés sont autant d’appels au suicide. Un bout de plat pays qui m’inspire plus le cafard qu’une remarque exaltée. Si je croise Brel en train de faire du stop sur cette route aussi déchirante que ses chansons, je ne serais même pas étonné. Là où je vois des lames de rasoir, lui voit des tournesols. Je me dis que la notion de beauté est relative, et surtout strictement personnelle. Pour ne pas l’offusquer, je reste muet. J’observe le panorama prosaïque avec des mouchoirs au fond des yeux. J’entends presque la mélopée d’un violon dans ce décor qui a grise mine.

Autre moment délicieux, alors que nous venons de franchir le panneau indiquant Louiseville.

« C’est bon signe quand on voit ce panneau, car après, il y a Trois-Rivières. Après, ça dégringole..

??????????? (vide intersidéral de l’incompréhension dans ma tête) Ne cherchez pas un fond ou un sens caché dans cette phrase, il n’y en a pas. Outre la futilité de l’info (il a vraiment besoin de meubler), je me demande ce qu’il entend par « ça dégringole » ? Il pleut des hallebardes ? Des météorites ? Des gens se cassent la gueule par centaines, dévalent une pente qui n’en finit pas ? J’en déduis qu’il doit faire référence à ces kilomètres qui vont fondre comme neige au soleil et nous faire paraître le trajet plus court (merci mon Dieu !).

À un moment, le voilà qui décide de faire entrer un peu de musique dans notre habitacle. Gilbert en pince pour Elvis Presley, assez pour avoir pré-enregistré une station qui ne passe que des chansons du « king of médicaments ». Voilà une bonne nouvelle, Gilbert a quand même bon goût. S’il avait été fan de Johnny Halliday, la perspective de me taper l’intégrale jusqu’à Québec m’aurait incité à sauter de la voiture en marche. 

Comme je l’ai laissé entendre plus tôt, notre pilote ne s’embarrasse pas des transitions quand il parle. « Combien de temps a duré ton vol ? » me demande-t-il subitement, alors que notre précédente discussion n’était connectée ni de près ni de loin aux avions.

Moi : « Mon vol ? » (putain, pas facile de le suivre).

« Je veux dire la première fois que tu es venu au Québec », rectifie-il en constatant ma perplexité (ah ouais, il remonte loin quand même !)

Un peu plus tard : « Tiens, il y a encore des feuilles sur les arbres. » Bon, là, on est sur les crêtes de la conversation, on flirte avec les anges. Je vais appeler Bernard Pivot ou un Académicien. 

« Plus tant que ça », que je lui réponds, sans vouloir le brusquer. Depuis notre départ de Montréal, les arbres n’ont pas vraiment changé. Exception faite des épineux, ils ont tous adopté le look gothique. Si  je prends une photo, je ne suis même pas certain de pouvoir faire un tirage en couleur, c’est dire la gaieté qui imprègne les lieux… Dans ce paysage terne, Gilbert est pourtant d’humeur guillerette. Il positive à outrance. Là où vous voyez du noir, il voit du rose, là où vous avez aperçu un corbeau, il distinguera une hirondelle. S’il neige de la merde, je pense que c’est le genre à proposer de faire un bonhomme. Tout est beau derrière ses lunettes. « J’adore tellement ces couleurs ! » me confiera-t-il encore quelques minutes plus tard, faisant fi de la monochromie jaune pisse qui a peint les abords de la route. Intérieurement, je crois que j’avais éteint la lumière. Heureusement, il y avait Elvis à la radio. 

Nous sommes bien arrivés à Québec. Curieusement, nous n’avons pas eu droit à des remarques du genre « Eh ben dites donc, y en a des  maisons ici ! », « Vous avez vu tous ces feux tricolores, c’est fantastique ! », ou encore « c’est quand même bien pratique ces autoroutes sans panneau stop. » Le trajet retour a été d’un autre style.  Affaire à suivre, donc !

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