Covoiturage… le retour

(pour faire suite à ma précédente chronique)

AU RETOUR

Je passe du masculin au féminin. Deux hommes à l’aller, deux femmes au retour. Égalité parfaite. Le jeu des comparaisons s’arrête là, si ce n’est que le volubile Gilbert a été remplacé par une prolixe Madame Y, puisque je ne connais pas son prénom. Je lui propose de prendre place à côté de Dominique, la conductrice. Je le fais par galanterie, ou du moins par politesse, et non sans me mordre un peu les doigts. Car si Gilbert n’avait pas un physique facile et le charisme d’un bulot, celle qui nous ramène à Montréal, dans sa Toyota rouge, a quelques atouts dans son jeu de la séduction. Avec sa silhouette gracile, son naturel érigé en code vestimentaire et son visage déréglant les neurones, je lui donnerai mon âme sans confession, mon pays natal sans le moindre coup de canon, et même une plaquette de chocolat aux noisettes Côte d’Or, dont je suis un bourreau sans pitié. N’eût été cette politesse transmise par une mère à cheval sur le respect, j’aurais contraint l’autre personne à prendre place dans le coffre, juste pour profiter de l’instant en si charmante compagnie. J’aurais crevé un pneu pour qu’on regagne plus lentement la métropole. Alors que Gilbert prenait trop de place avec son bavardage envahissant et ses transitions pas toujours faciles à suivre, Dominique est agréable à écouter et elle met de l’huile dans les rouages de la conversation. Tout ça pour dire que je me sens un peu loin sur ma banquise arrière, avec, pour seul belvédère, ce rétroviseur où de temps à autre son regard croise le mien, ce qui met mon imagination sens dessus dessous…

J’avais commencé à jouer du piano dans ma tête, quand une guitare électrique est venue briser la sonate. La faute à Madame Y et son look improbable, avec ses  cheveux noirs et bleus, ses collants panthère et ses ongles plus Dark Vador que Maya l’abeille. Le noir, c’est sont dada. Même sa gomme à mâcher a l’apparence du goudron. Verbalement, elle prend beaucoup d’espace. Amélie Poulain, que je perçois par bribes dans les haut-parleurs, en est réduite à un murmure de musique d’ascenseur. La conductrice, bonne pâte, embarque dans le jeu de la conversation, même si les échanges sont pour le moins déséquilibrés. Je compatis. Il lui arrive de sourire devant ce personnage haut en couleurs qui va s’assoupir en tout et pour tout 10 minutes, ce que je vivrais personnellement comme une délivrance. Le reste du temps, elle cause. « J’sais pas si j’s’rais capable de lâcher prise et de relaxer », nous confie-t-elle. Nous sommes maudits. Nous sommes en présence d’une femme Duracell, pour faire référence à ces piles qui durent longtemps, très longtemps… Si ça se trouve, c’est la fille de Gilbert. Quelques-uns de ses commentaires, jetés pêle-mêle dans la discussion, m’incitent à faire le rapprochement. Exemples : « C’est triste, cette année je n’ai pas mangé de blé d’Inde (maïs) » Ou encore, philosophe : « Je préfère être pauvre et heureuse que riche et malheureuse. » On repassera pour le Panthéon des citations.

Nous apprenons qu’elle a fait du camping urbain – « c’est plus trash que dans la nature » -, qu’elle cumule cinq jobs, dont un dans un sex-shop, et qu’elle est célibataire. Oui, il y avait un homme dans sa vie (sourd j’espère). L’histoire a duré quatre ans. Le tableau qu’elle dresse de son ex est l’antithèse du panégyrique. « Il avait des qualités, mais aussi beaucoup de défauts », synthétise-t-elle en pointant ce déséquilibre rédhibitoire. Visiblement, cette déconvenue lui a ouvert les yeux. « Je suis pas capable de vivre en couple ». Puis elle ajoute cette phrase que je griffonne illico sur un bout de papier  « J’aime bien ma vie de célibataire, toute nue devant ma pinte de lait en écoutant du Bob Marley. » J’essaie d’imaginer le tableau, mais je n’y arrive pas, ou alors la bienséance me l’interdit. Je l’entends aussi, bien plus tard, évoquer cette connaissance masculine, « dont le trip est de se faire écraser les couilles par des talons aiguilles ». Ah, les goûts et les douleurs ! Je crois que c’est à ce moment-là que mon attention a repris du poil de la bête.

Il sera aussi question, durant ce trajet éprouvant pour les tympans, de microbes, dont des reliquats de sperme, sur le mobilier du métro, de préservatif parfumés, de produit retardant l’éjaculation, et de fellation profonde, avec un vocabulaire plus proche de Frédéric Dard que de Jean d’Ormesson. Avec toujours la pénétrante mélodie du film de Jean-Pierre Jeunet en fond sonore. Je crois que je ne regarderai plus jamais Amélie Poulain de la même façon…

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s