Histoires d’outre-monde (*)

Après une gestation de trois ans, Mathieu Bellemare met la dernière main à son livre-disque baptisé Chants des marais et des morts. Une succession d’histoires entre clair et obscur, où affleurent la poésie et un bel hymne à la vie. 

Drôle d’endroit pour une rencontre. Cela aurait pu être le titre de ce papier consacré à Mathieu Bellemare. Je me retrouve assis sur un banc dans l’immense cimetière Notre-Dame-des-Neiges (le plus grand du Canada), face à des centaines de pierres tombales. La température ambiante, plus mitaines que gougounes, devrait vite refroidir les ardeurs de mon café latte aromatisé au caramel. J’ai un casque sur les oreilles et un grand livre dans les mains. Ils ne sont pas à moi. Mathieu m’a tendu un bout de son monde dans ce lieu où les témoins savent garder un secret. J’apprécie le geste, sensation bien agréable de celui qui défriche un terrain encore vierge.

En 2013, si tout va bien, l’histoire que je découvre en tournant les pages, les écoutilles accaparées par une voix caverneuse qui me promène par les tympans, sera livrée aux écoutilles des adolescents et adultes encore enclins à se laisser conter des histoires. C’est d’ailleurs l’objet de notre rencontre : la mise en orbite d’un livre-disque intitulé Chants des marais et des morts. À première vue, rien pour badigeonner sa vie de couleurs. Le titre ferait sans doute fureur dans un salon de thé pour zombies ou constipés du cœur. Sauf que derrière les lames de rasoir prêtes à taillader la gaieté, il y a toujours une vérité cachée, une porte dont la clé se trouve enfouie dans chaque auditeur. À chacun sa réflexion et son imaginaire. Chez ce garçon affable, les apparences sont parfois trompeuses, et il prend un malin plaisir à les surmonter avec une bonne dose de poésie. Entre les lignes du conteur  délicieusement anormal, force est de constater qu’elle remplit son rôle avec jubilation.

Des textes et des dessins

Ce projet de longue haleine devrait donner naissance à un bébé plutôt bien portant. On lui prédit un poids d’environ 80 pages, toutes illustrées par celui qui est assis à côté de moi, coiffé d’un chapeau, un de ceux qu’il arbore sur scène au sommet de sa chevelure dense. Mathieu Bellemare n’a pas eu à se tordre les méninges ou à invoquer la déesse de l’inspiration pour inventer un monde. « J’ai longtemps été un artiste diffus. J’aimais le dessin, la musique et la poésie. J’ai utilisé tout ce que j’avais à disposition en moi. » La mosaïque se révèle savoureuse, tant ce premier coup d’essai, disons-le, est prometteur.

DEC d’arts plastiques en poche, le natif de Mascouche a bifurqué vers la musique classique (il est titulaire d’une maîtrise en composition musicale), piano voltigeant dans son univers singulier et contagieux, et dont il fera la pierre d’assise de ses pièces actuelles. Pourtant, l’homme n’est pas maladroit un crayon à la main, comme en attestent les croquis mis en vente lors de ses spectacles.

Des couleurs du côté de la musique

Sur scène, d’autres atouts façonnent sa petite notoriété, construisent sa réputation embryonnaire. Mathieu Bellemare théâtralise ses textes et ses chansons avec un plaisir et une facilité évidentes. Lorsqu’il monte à la tribune, les spectateurs rapetissent, redeviennent des enfants sous le sempiternel « Il était une fois… », qu’on devine chevillé à ses saynètes obscures où le rire fait parfois craquer le plancher. Il joint le geste à la parole, frappe du pied avec une conviction de despote… Tout est rondement mené, et ses musiciens, au diapason, n’ont plus qu’à enrober le tout. Ce petit band a quelques airs de famille. Et pour cause : au piano, sa sœur Geneviève, à la guitare et au banjo – et sous l’étiquette « homme à tout faire » – son beauf Maxime Racicot. D’autres ont embarqué dans cette aventure placée sous le sceau de l’abnégation (Chants des marais et des morts n’est pas tombé du ciel), à savoir Catherine Audet aux percussions, Vincent Fournier-Boisvert au violoncelle, et Jean-Sébastien Leblanc à la clarinette.

La vie entre les lignes

Durant notre conversation, il y aura quelques moments de silence, quelques nids-de-poule dans les phrases, cassures typiques de ces instants où la pensée bute sur un mot, balbutie son vocabulaire dans sa quête de précision et de vérité. Pas facile pour un auteur de labourer un terrain qu’il croyait conquis, de remuer cette terre où il a semé quelques souvenirs d’enfance. Chants des marais et des morts ne fait pas l’apologie de la noirceur et de la tristesse, bien au contraire. Il va à l’encontre des apparences, aménage une petite pause dans le monde échevelé du paraîre. De quoi est-il question au juste ? De la vie. Elle se rappelle à notre bon souvenir dans des instants dramatiques, reste tapie à l’ombre d’un fait-divers ou d’une disparition trop brutale. Dans le cimetière où nous nous trouvons, sur ce site étrangement bucolique où Mathieu Bellemare vient parfois se ressourcer, certains résidents ne lui sont pas étrangers. Un de ses oncles repose là. « Il est mort à 43 ans d’une crise cardiaque. J’avais 15 ans, et je suis devenu un adulte ce jour-là. Dès que l’on a été confronté à la mort, on ne sent plus immortel… », confie-t-il. Ça remet les priorités au milieu du village. Loin d’être son thuriféraire ou son héraut servile, Mathieu a surtout voulu faire la paix avec la Grande Faucheuse. « Tout est beau dans la vie à cause de la fin justement, et j’ai souhaité rendre cette fin plus belle. »  Est-il nostalgique de cette enfance qui retrouve un peu son chemin dans les méandres de ses contes ? Poser la question, c’est aussi y répondre. « Il y a une belle richesse au niveau de l’imagination quand on est jeune. C’est comme si le paramétrage de la réalité n’avait pas encore été contrôlé. D’une certaine manière, l’enfance est une sorte de créativité », avance-t-il.

Sur la bonne voie

En août dernier, le livre-disque a connu un nouvel épisode dans le studio de Claude Champagne, à Terrebonne, « un type immense dans son humilité », dixit Mathieu. Une semaine d’enregistrement intense vécue avec l’excitation d’un premier rendez-vous à ne pas manquer. Une maison d’édition a également manifesté son intérêt. Ne reste plus qu’à officialiser une date de sortie pour ce projet au long cours financé aussi par le public. C’est une des particularités de cet album – mais aussi une tendance dans le monde de la musique actuelle – qui met à contribution les auditeurs et auditrices qui le souhaitent. En échange, les partisans du prolixe bricoleur d’histoires sont tenus informés de l’avancement dudit projet, et recevront, le moment venu, leur juste récompense. Le retour d’ascenseur varie en fonction des sommes investies. Par exemple : les téléchargements MP3 des chansons enregistrées en studio pour une mise de 10 dollars ou plus, le livre illustré de 80 pages avec le CD pour 35 dollars et plus, ou encore un remerciement officiel et personnalisé sur le disque-livre au-delà de 50 dollars… À l’heure où ces lignes étaient écrites, Chants des marais et des morts avait récolté 60 % des 7 500 dollars prévus au financement de cette aventure humaine et artistique.

Pour le soutenir, il suffit de cliquer sur ce site, où une petite vidéo explique la démarche à suivre : www.kapipal.com/mathieubellemare

Son site : www.mathieubellemare.com

Crédit photos : Andréanne Bates.

(*) Article paru sur le site de Camuz.

 

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