Noël en France : voyage aller

Mercredi 12 décembre.

Me voilà à l’aéroport de Montréal, que je découvre en travaux. Les comptoirs d’Air Transat ne sont plus à leur endroit habituel. Je pensais être à la bourre, mais on m’annonce que le vol a été reporté d’une heure. J’ai comme l’impression que je vais devoir courir pour prendre mon train le lendemain. Dans les aéroports, comme dans tout autre lieu préfigurant les vacances, on sent flotter l’excitation. La magie du départ. Donc, je suis ivre du décollage prochain. En attendant, je baguenaude. Je puise dans les dernières réserves de mon ordi en envoyant quelques courriels.

Auparavant, j’ai croisé le Comte de Bourderbala, un des humoristes français en vogue actuellement, lequel s’est déjà produit au Québec. Il me jette un regard furtif (putain, il m’a reconnu !). Les présentations n’iront pas plus loin. Arrive le moment où je dois franchir le portique de sécurité. C’est toujours à ce moment là qu’il faut se désaper : j’ôte ma ceinture, ma veste, ma montre… bref, tout ce qui peut contenir un semblant de métal. Comme j’ai horreur de biper, je suis devenu bon dans le strip-tease d’aéroport, moins glamour, je vous l’accorde, qu’un danseur pour minettes glabre moulinant du bassin pour rameuter quelques billets… Ceci dit, je décide de conserver mes chaussures, pourtant sujettes à déclencher cette sonnerie anxiogène. J’ai une bonne excuse : un trou dans une chaussette. Un détail me direz-vous, mais un détail capable de réduire à néant votre charisme. Le portique restera muet. Je me rhabille un peu plus loin.

Arrivé à la porte 58, je constate que la plupart des sièges sont occupés. Pas grave, je me dirige vers une aire plus clairsemée, toute proche. Et là, dans mon champ de vision… Gérard Lenorman, qui a l’air seul au monde au milieu de ces rangées de sièges vides. On dirait une métaphore de sa carrière actuelle.  Et dire que j’ai souvent écouté, plus jeune, son tube Si j’étais président… Je ne vais pas lui dire, ça l’achèverait. Je ne vois que sa chevelure blanche. Je ne me souvenais plus qu’il était aussi vieux, et je dois presque avouer que je ne me souvenais plus qu’il était en vie. Il y aura donc quelques visages connus dans cet avion qui mettra moins de six heures pour rallier la France. Et je n’ai pas tout vu. Car qui vois-je passer devant moi ? Un autre humoriste français, Titoff (à ne pas confondre avec Titof, avec un seul F, un acteur porno français). Plus tard, ce sera Rachid Badouri, véritable pile électrique québécoise, dont le public parisien a déjà pu apprécier le talent et la performance. Bref, y a des voyages comme ça, des voyages qui jurent dans la normalité. Une autre vedette, plus locale cette fois, s’est jointe à ce petit comité, mais dans un tout autre genre : Gabriel Nadeau-Dubois, un des leaders québécois de la dernière contestation étudiante contre la hausse des frais de scolarité, qui a secoué la province durant plusieurs mois. Comme ses deux autres camarades, Martine Desjardins et Léo Bureau-Blouin (désormais député) – figures de proue d’autres fédérations étudiantes – GND a tous les attributs d’une rock star. On se retourne sur son passage (attention au torticolis), des filles tombent en pâmoison devant ce Che Guevarra en veston, et si ça se trouve, on trouvera un jour des tee-shirt à son effigie, flanqués du célèbre Hasta siempre ! Le comble, c’est qu’on lui a attribué le siège 12 B, autrement dit à côté du mien. Drôle de soirée. Il est accompagné d’une autre personne, qui m’a l’air aussi d’être un étudiant. Si on a parlé ? Non. À vrai dire, entre leur conciliabule, leur séquence de sommeil, et une sympathie pas criante au premier abord (la grosse tête ?), j’ai vite passé mon tour. Je crois que c’est la première fois que je n’ai pas discuté avec mon voisin dans un avion. J’ai bien lancé quelques timides hameçons, mais ça n’a pas mordu. Trop dans son moule. J’aurais aimé distinguer l’homme derrière l’icône, ou à tout le moins le symbole. Tant pis. Cette distance m’a au moins permis d’écouter Gainsbourg et Bashung, entre autres, qui ont hanté mon casque Bose durant une bonne partie du trajet. J’avais pas d’autres choix, vu que, outre ce voisin respirant la joie de vivre et la communion, ils avaient eu la bonne idée de projeter deux films américains de facture modeste, pour rester poli. J’ai oublié le titre du premier (c’est dire mon niveau d’attention). Quant au second, Une nuit au musée, je l’ai regardé d’un œil distrait, considérant qu’ils avaient placé la barre trop haute (ironie malveillante) pour que j’y comprenne quoi que ce soit.

Quand nous sommes arrivés à Paris, il faisait gris et froid. Un temps de guillotine. En montant dans le bus qui allait nous emmener à notre terminal, je me suis retrouvé côte à côte avec Bouderbala et Badouri, en grande conversation, lequel s’est excusé après avoir piétiné la bandoulière de mon sac. J’ai revu Titoff (ne pas oublier le deuxième F sinon ça devient équivoque), visiblement impatient de récupérer sa valise. En revanche, aucun signe de vie de Gérard Lenorman. Je ne sais pas s’il a succombé pendant le vol ou si une limousine de 30 mètres est venue le récupérer à sa sortie de l’avion, sous un crépitement de flashes aveuglants. Oui, je fabule, mais je dois avouer que son relatif anonymat, après une carrière plutôt dense dans les années 70-80, est presque touchant. Je l’ai senti comme orphelin des projecteurs, comme s’il était sous perfusion, prêt à rendre l’âme dans le décor prosaïque des petites gens.

Arrivé à la gare SNCF de l’aéroport, j’ai été happé par la foule et le charivari des gens pressés. Pas de doute, j’étais de retour en France, en tout cas à Paris. Depuis que je suis un immigrant, je me rends compte à quel point tout va vite ici. Il y avait foule devant les panneaux d’information, et l’on sentait qu’à la moindre apparition d’un numéro de quai, des cohortes de voyageurs allaient s’élancer vers ce point de ralliement attendu comme le Messie (observer les gens est toujours un bonheur).

En montant dans mon train, j’ai repris mes marques, un peu contraint et forcé, avec cette catégorie de Français, hélas très nombreux, qui bafouent le civisme avec une belle prodigalité. Plusieurs dames m’ont grillé la politesse, alors que je m’étais engagé avant elles dans le wagon. Une, puis deux, puis trois impolies, suivies d’un bonhomme avec une bonne tête de facho. Bref, la France qui te dit merde, qui te dit moi d’abord, et qui sévit notamment devant les salles de cinéma ou aux arrêts d’autobus. Des troupeaux sans berger. Aucune loi, sinon la leur. Une porte s’ouvre et c’est vite l’entonnoir. Mal élevés et condescendants, ça fait beaucoup.

C’est triste à dire, mais à ce moment précis, alors que je venais à peine de poser le pied sur le sol de la mère patrie, le Québec m’a manqué. Ce sont aussi les petits détails qui font les grandes différences.

Publicités

Catégories :Made in France

Tagged as: ,

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s