Noël en France : les sourires de Louis

Jeudi 13 décembre. J’ai pas ou peu dormi, suis pas beau à voir. J’ai une valise à récupérer, mais j’en ai deux belles sous les yeux. Si l’avion était une femme, je lui tournerais souvent le dos. J’envie ceux qui pioncent à 10 000 mètres d’altitude. Moi, je m’imagine en train de dormir, c’est différent. Arrivé à la gare TGV Lorraine, située en pleine cambrousse, objet de tant de controverses et de luttes politico-financières par le passé, je m’extirpe du train avec des crottes plein la tête. Je suis pâteux comme un dentifrice. J’ai l’impression de marcher sur la Lune. Le sol est gris et il y a plein de cratères dans mes pensées : où suis-je ? Où vais-je ? Dans quelle étagère ? (c’est pour la rime). Ma valise ne pèse plus 20 kilos mais une tonne. Je traîne un boulet.

J’ai lutté jusqu’en Champagne-Ardennes, puis le sommeil m’a mis K.O. assis, en m’écrasant une joue contre la vitre. Je ne sais pas si j’ai ronflé, j’ai pas osé demandé à mon voisin stoïque. Quand je l’ai vu, j’ai pensé à un jeune séminariste, en tout cas il en avait le look. J’ai plané avec la voix de Melody Gardot dans les oreilles. Mon beauf est venu me récupérer. Il arbore une tuque (bonnet) comme on en voit tant au Québec. Le genre de coiffe qui fait cliché à mort, qui fait sourire aussi, et dont on oublie vite le caractère ostentatoire les oreilles et le crâne bien au chaud. « Je pensais que tu prendrais les escaliers », a été sa première phrase, sourire en coin. N’eussent été les 30 kilos de bagages, j’aurais effectivement pris ce raccourci. Vu mon état proche du coma soporifique, j’ai opté pour la raison. J’ai fait un détour pour m’engager sur cette longue diagonale réservée aux handicapés et aux badauds fainéants. La paresse a aussi ses vertus. Dans la voiture, nous discutons de Metz et de ses travaux dantesques pour accueillir un tramway nommé Mettis (pour le désir, on attendra, comme toujours lorsque des travaux paralysent une ville), mais aussi des mutations et autres petites news croustillantes qui font le sel des relations au travail. Ça me paraît si loin tout ça (je parle pas du cul, encore que…). Je réapprivoise un peu le panorama lorrain à travers la vitre du véhicule. Les plaines givrées, jusqu’aux panneaux et autres indications sur l’autoroute, toutes les futilités de mon ancienne vie prennent une dimension nouvelle. Depuis que je suis parti, je ne regarde plus ma région de la même façon, je suis moins blasé. Même la voiture manuelle – je veux dire pas automatique – me fait l’effet d’une surprise. Tout dénote dans mon esprit reprogrammé par l’expatriation. Soudain une sonnerie. Le téléphone portable de mon chauffeur. Au bout de la ligne, ma mère, qui vient aux nouvelles. En bonne maman, elle veut savoir si son fils est arrivé en un seul morceau, s’il n’est pas trop fatigué, trop maigre, etc. Nous échangeons quelques mots. Elle ne me demande pas si je suis venu avec une gonzesse. Je crois qu’elle a fini par s’habituer.

Nous arrivons chez mes parents. La maison paraît assoupie dans ce décor figé par le froid. À part le chien de ma sœur, Elvis, animal auquel on a greffé des ressorts sous les pattes, et qui a par ailleurs tendance à prendre mes jambes pour des défouloirs pour sa libido, il n’y a pas âme qui vive. Juste le temps de poser mes affaires et le téléphone sonne. Ma mère, encore ? Non, ma sœur. Comme j’ai pas daigné décroché le fixe, elle s’est rabattue sur le cellulaire de Mike. Elle aussi vient aux nouvelles.

La suite de la journée sera indolente, pour ne pas dire paresseuse. J’ai rangé mes affaires dans ce qui sera ma chambre pendant un mois, et puis je me suis avachi dans le gros canapé du salon. J’ai allumé la télé et choisi une chaîne au hasard. Je dis au hasard car je savais que mes paupières allaient devancer les volets automatiques de la maison familiale, programmés pour la fermeture dès 16h30. À 16h30, je roupillais. Quand j’ai ouvert les yeux, j’étais à peine plus frais. Pas encore assez de carburant dans le réservoir. Ma mère est arrivée, rassurée et soulagée de constater que j’étais bien en un seul morceau, pas trop maigre ni trop gros (je ne compte plus toutes les fois où elle m’a demandé si je mangeais bien au Québec). Au souper, j’ai eu droit à des patates rôties. Elle sait que j’adore ce plat de prolétaire. C’est presque devenu un repas de bienvenue. Elles ont été assaisonnées aux oignons, et un bon tournedos achève de remplir mon assiette. À l’extérieur, la pluie verglaçante a lustré le sol. Malgré la fatigue étreignante, je ne change pas mes habitudes pour autant. Il est 1h passé lorsque j’éteins la télévision. Dans ma chambre, la couette a l’épaisseur d’une grotte. J’ai l’impression que je vais y hiberner des mois.

Vendredi 14 décembre. Je me lève avec la grâce d’un hippopotame encore groggy par une anesthésie. Il pleut dehors et il vente dans mon cerveau. Je me déplace avec une belle économie. Si je fais une course avec un gastéropode, je perds. L’horloge de la cuisine confirme mon intuition. J’ai dormi longtemps. Au Québec, il est 7h30. Le problème, c’est qu’il y a un décalage horaire de + 6 entre hier et aujourd’hui. Je fais une croix sur mon intention d’aller me promener à Metz. À 14h30, je suis sous la douche. Oisif vous avez dit? Pour ne pas me sentir totalement inutile et sombrer dans l’alcoolisme faute d’autre occupation, je décide de programmer mes prochaines rencontres. Mon agenda se remplit à vitesse grand V. Je m’aperçois vite que mes 30 jours ne vont sans doute pas suffire. Suis pas ministre, suis pas acteur ni chanteur, mais à chacune de mes venues ici, j’en suis réduit parfois à imbriquer des rendez-vous dans des morceaux de journée. Terriblement fastidieux et jouissif à la fois. Cette effervescence me rassure. Elle prouve que suis bien entouré. J’ai beaucoup d’amis, et je me fais un devoir d’en voir chaque fois un maximum. Mon éloignement les a rendus encore plus précieux à mes yeux.

Je n’oublie pas la famille. Vers 19h, ma mère débarque avec ma nièce chérie. Quand j’ai entendu la porte du garage s’ouvrir, je suis parti me cacher. J’ai observé ma nièce me chercher, tapoter contre la porte de ma chambre en pensant que je dormais. N’obtenant aucune réponse, elle est retournée sur ses pas, a dit à ma mère que son tonton était sans doute entrain de se reposer, sans imaginer une seule seconde que je l’épiais dans une autre pièce, prêt à lui bondir dessus comme un prédateur sur sa proie. Une fois qu’elle avait le dos tourné, j’ai surgi. Elle a crié, et puis son visage s’est illuminé. « Tonton ! » a été son premier mot. Elle s’est jetée à mon cou, m’a ceinturé le bassin avec ses jambes de gazelle. Ne voulait plus me lâcher. Moi non plus. L’étreinte terminée, j’ai constaté qu’elle était désormais presque aussi grande que ma mère, ce qui était à prévoir vu que cette dernière mesure 1,50 m (5 pieds), cheveux ébouriffés compris. Une heure plus tard, ma sœur est apparue avec un petit bambin dans ses bras. Un bambin prénommé Louis, à peine un an et demi, et pour lequel, immigration oblige, je suis presque un étranger. C’était un peu le test, cette première rencontre. Mais comme les enfants ne me résistent jamais longtemps, son regard perplexe et songeur a vite laissé place à des yeux rieurs et mutins. Quand Louis se marre, il fait une grimace qui emporte l’adhésion. Paraît que c’est le portrait craché de son tonton au même âge, avec les mêmes crises de petit gars en prime. Pour convaincre les adultes, Louis a trouvé une bonne technique : il braille ! Et quand il fait des bisous, il ouvre grand la bouche, quitte parfois à gober le petit cheval d’un de ses livres ludiques, cheval qui prend vie grâce au concours d’un index adulte. Louis aime aussi beaucoup les poissons. Et comme son grand-père a installé un grand aquarium dans le couloir, ça fait ses affaires. Il va chercher un petit tabouret, le place devant son petit cinéma aquatique, s’installe dessus, et observe, religieusement. Louis est aussi un touche-à-tout. Enfin je veux dire qu’il touche à tout. Il ouvre tout ce qui ressemble à une porte, et rendrait fou un maniaque du rangement. La petite table de salon de mes parents, si soignée avant son arrivée, avait des allures de terrain dévasté après la visite du petit diable.

Je crois qu’entre lui et moi, le courant est passé. J’ai même eu droit à des bisous sincères au moment de leur départ. Des bisous qui ont gobé mon appréhension. Le tonton qui fait des bêtises a bel et bien un nouveau neveu.

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