Nés sous une mauvaise étoile

Montréal, un dimanche d’octobre. Journée pleine de feuilles, soleil d’une autre saison. Je décide de faire un saut au musée de l’Holocauste. C’est une journée portes ouvertes, le souvenir est gratuit. J’embarque une amie, direction la mémoire. Sur place, nous sommes une petite grappe à attendre. L’ambiance est sérieuse, presque grave, les sourires se sont perdus en route. Notre guide arrive. Une femme avenante, parlant avec un léger accent. On ne la connaît pas encore, mais on voudrait serrer dans ses bras cette petite page d’histoire, lire dans les lignes de son coeur, écouter ses pensées.

Yvonne Ben Simon est une fille de survivants. Comme une vingtaine de mille autres Juifs d’Europe Centrale, ses parents ont émigré en Chine quand il était encore temps. Ils ont devancé la mort, sont montés dans un train qui les conduisait vers la vie. En réalité, c’est un bateau qui a joué les sauveurs. Deux semaines de flotte pour rejoindre Shangaï. Sur place, ils ont reconstitué leurs racines, en faisant pousser un peu de leur culture sur une terre étrangère où chacun tentait à sa façon de vivre aussi normalement que possible…  Yvonne Ben Simon n’a pas connu directement les horreurs de la guerre, mais elle témoigne en relayant les souvenirs de ses proches. Elle ne récite pas une leçon, elle dispense un devoir. Pour ses parents, son peuple, et ceux qui sont devant elle à chaque visite.

La nôtre emprunte des chemins sinueux. Au fur et à mesure de notre avancée, nous traversons la vie des communautés juives avant, pendant et après la Shoah. Tout autour de nous, des murs qui parlent. Les objets, les photos, les archives papiers et vidéo ont tous un témoignage à livrer. La voix d’Yvonne, douce et reposante, ne nous quitte pas. L’indicible descend  d’un étage. La honte est à sa place dans les bas-fonds. C’est au sous-sol que la culpabilité et la complicité d’autres nations se répand insidieusement. L’antisémitisme a beaucoup voyagé. En France, on le sait, mais aussi au Canada, jusque dans sa province francophone. Témoin ce vieil avis aussi brutal qu’une claque : « Les Juifs ne sont pas acceptés ici. Saint-Agathe est un village canadien français et nous le garderons ainsi. » Et que dire de ce glossaire nazi qui visait à apaiser la communauté internationale. Le « coiffeur » pour désigner l’endroit où on rasait la tête des détenus dans les camps de la mort, ou encore le bucolique « lac de la forêt » qui était la fausse adresse de retour pour Auschwitz.

Les corps décharnés, la libération des camps cadavériques achèvent notre visite. Nous arrivons dans la salle de commémoration, nous sommes dans la lumière au bout du tunnel.  Au centre de la pièce, une colonne de la synagogue de Varsovie, détruite durant l’insurrection du ghetto, soutient une urne contenant des cendres de gens tués à Auschwitz-Birkenau. Il y a aussi ces six chandelles rappelant les 6 millions de morts juifs, au-dessus desquelles une phrase, Nous sommes les héritiers, incite chacun à transmettre l’histoire… Et puis ces murs gris, qui ne cicatrisent pas, où on a gravé les noms des villes d’Europe et d’Afrique du Nord dans lesquelles les Juifs ont été persécutés, mais aussi les noms de camps de concentration et de camps de la mort…

Nous quittons le musée avec les pensées un peu lourdes, mais sans une étoile cousue sur notre liberté. En remuant la terre de l’Holocauste, nous avons exhumé des souvenirs pour combattre le génocide de l’oubli.

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