23 janvier à Montréal : je pisserai dehors un autre jour

537126_10151292537389915_1754779179_n

Record battu.

La dernière fois que j’ai eu aussi froid au Québec, c’était un matin dans la région du Saguenay. Le thermomètre affichait – 36, et autant vous dire que je ne m’étais pas éternisé, d’autant que j’étais en pyjama. Pas la tenue adéquate pour chercher des noises à l’hiver. Depuis une semaine, il a sorti ses gros muscles et il nous en met plein la vue le salaud ! Ça fait plusieurs jours que je le devine derrière ma porte d’entrée. Je sens son souffle pétrifiant se faufilant à travers les interstices. Il vient me chercher dans les escaliers du couloir qui me mènent vers cette dernière barrière avant le monde extérieur. En été, je descends vers la touffeur si prégnante et typique de Montréal. Là, c’est différent. Pas d’enfer au bas des marches. Derrière cette porte, c’est le grand bleu. Pas le Grand Bleu porté à l’écran par Luc Besson. Non, l’autre. Aucune mer, aucun océan à l’horizon. Exit les baleines, les coquillages, le sable chaud et les filles en bikini. Mon champ de vision est moins hollywoodien : les filles se devinent sous de gros manteaux, les tongs ont laissé place à des chaussures aussi laides qu’efficaces. Les baleines ont déserté le Saint-Laurent pour des contrées plus avenantes, et les coquillages ont été reconvertis en glaçons. Le sable ? Blanc et volatile, froid sous la semelle. Le gros bonhomme Carnaval (un des symboles de l’hiver québécois) a piétiné les petits châteaux de nos belles cartes postales. Bref, on se caille les miches comme on dit par chez moi. Pas un temps à mettre un zizi dehors. pastedGraphic.png

Je vous parle d’un froid glacial, presque agressif, qui fait pression sur vos tempes et se plaque contre vos jambes. Je me souviendrai de ce mercredi 23 janvier 2013. Je pourrais dire que ce jour-là, j’ai atteint les bas-fonds de l’hiver. Une plongée sans masque et tuba, mais avec bonnet, gants et tout l’attirail du forçat des neiges… Même la Belle Province, pourtant sponsorisée par Captain Igloo, a rarement aussi froid à ses fesses d’effrontée. Et je ne parle que de Montréal. Il y a une expression québécoise tout à fait légitime dans ce contexte sibérien : « Ça n’a pas d’bon sens ! » Oui, ça n’a pas d’bon sens ! Ce matin, j’ai cru que tous les Montréalais avaient laissé la porte de leur congélateur ouverte. Vu de mon salon, la glace qui a recouvert les vitres ne présage rien de bon. J’entrevois le soleil à travers cette pellicule opaque, mais je le devine retors, trompeur, mauvais farceur. C’est ainsi au Québec : ciel bleu et dégagé = froid, et même très froid ! Ici, on dit frette. Frette, c’est quand ton zizi retombe en enfance (ben ils sont où les 20 cm d’hier ? oui, j’enjolive un peu), c’est quand tu refuses d’aller pisser dehors, même sous la torture, quand tes cavités nasales sont aussi glaciales et aseptisées qu’un bloc opératoire, ou lorsque les poils de ta moustache te donnent l’impression qu’ils vont se briser d’une minute à l’autre. Frette, c’est comme aujourd’hui, comme ce jour où les citadins avancent tête baissée et la mine renfrognée, grimaces servant de modestes boucliers à la froideur oppressante. C’est la gal-gla attitude, les routes blanchies par le sel, les trottoirs déformés par la glace et tous ces îlots de brume enfantés par le crachat des voitures et la respiration des hommes.

Ce matin, j’ai même pleuré. Pas de tristesse, je vous rassure, mais j’ai pleuré de froid, et ma larme, à ma grande surprise, a fait de la résistance en restant digne et liquide sur ma joue. J’ai aussi lâché quelques « putain ! » bien sentis et sans effet sur la température. À la boulangerie où je me rends d’habitude, ils offraient exceptionnellement le café à leurs clients, ce qui est assez révélateur de la singularité du contexte actuel. J’ai accepté sans hésiter. Sauf que dehors, les moufles n’étant pas bien pratiques pour siroter un breuvage en marchant, mes mains découvertes ont souffert le martyre. En quelques secondes à peine, le froid tenace les a enveloppées et a fait pression sur elles. J’ai même cru qu’elles allaient se fissurer si je m’obstinais à braver les éléments. Elles n’étaient déjà plus très roses, elles m’appelaient à l’aide, à leur façon. J’ai fait une croix sur le café, me suis mis à marcher plus vite.

D’autres larmes ont coulé. Je n’ai pas croisé de cyclistes aujourd’hui, et il y a fort à parier que ce soir, comme hier, les rues seront étonnamment calmes à Montréal. C’est vide, une ville qui gémit.

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s