Petit mais costaud

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Trente ans d’amitié, et même un peu plus, et pas une ride dans cette relation…

L’amitié est parsemée de déceptions et de surprises, de hauts et de bas. Les rencontres qu’elle sème sont indissociables de la vie, tant elles nous construisent et nous nourrissent. Dans ce registre, Régi est un crac. Régi, c’est Réginald, et je crois que je l’ai toujours appelé par son diminutif. Il porte ce type de prénoms qu’on cisaille instinctivement pour les rendre plus jolis. De toute façon, Réginald, ça sonnait aristocrate, tout le contraire de cet ami de longue date véhiculant une belle image de la simplicité. En matière de longévité, il écrase la concurrence. C’est mon ami de 30 ans. Il a toqué à ma porte, j’ai ouvert, il n’est plus jamais reparti. Et durant tout ce temps, pas un faux pli dans notre relation. Un long fleuve tranquille, une belle évidence. Aucun signe de fatigue ou de trace de rouille. À la vie à la mort. On aurait même pu échanger notre sang, à la manière de ces enfants qui font un pacte. Je parle bien entendu d’une époque lointaine, quand nous étions jeunes, beaux et insouciants… je reprends, quand nous étions jeunes et insouciants. Il m’arrive de regretter ce temps passé où on ne parlait pas encore d’iPad et d’iPhone, de tous ces bijoux de technologie qui donnent l’illusion de rapprocher les hommes. Nous, on prenait un ballon de foot, et on s’éclipsait sur un terrain de handball en béton, quand ce n’était pas sur l’herbe plus avenante du club de foot local, ce qui faisait râler son président, qui bichonnait la pelouse avec une attention d’amoureux transi. Ou bien on allait taquiner la poiscaille, en hameçonnant parfois ces hideux poissons-chats, qu’on donnait ensuite à bouffer à des rats affamés.

Régi aime se travestir en femme.

Régi aime se travestir en femme.

Régi m’a appris à boire, mais pas à vomir, car il n’y a aucune technique pour déglutir sa nausée. Le corps humain vous l’impose, à grand coup de poing dans l’estomac, en vous remuant la tête et l’œsophage. Car Régi était en avance sur moi. Il était d’un an mon aîné, mais il aurait pu être mon père, que dis-je, mon mentor, en matière de boissons incompatibles avec la santé. Il encaissait bien le bougre, mais il n’avait pas l’alcool mauvais. C’est dans le rire qu’il cuvait ses excès. Il m’a initié un soir à ce démon invisible et retors, alors que mes parents nous avaient confié pour la première fois les clés de la maison. Régi nous avaient rejoints, moi, ma sœur et une de ses copines. La soirée avait vite dérapé. Nous nous étions rués sur le bar, faisant main basse sur tout ce que l’on pouvait trouver. Je me souviendrai toute ma vie de ces auréoles suspectes à la surface de nos verres taillés pour la pinte, sans doute la conséquence d’une cohabitation contre-nature de boissons sans atomes crochus. Le résultat se vit bientôt sur nos visages hilares, libérant des rires intempestifs sans réelle origine. C’est ce même soir que nous allions écrire un de ces épisodes promis au tiroir à anecdotes.

Nous avions décidé de nous rendre dans le village voisin, situé à un petit kilomètre de là, où nous avions pris l’habitude, avec d’autres potes, d’aller draguer, ou, pour reprendre l’expression consacrée dans nos campagnes, d’aller chasser la gueuse. Nous étions arrivés à bon port, bras dessus, bras dessous, bières déformant les poches de nos pantalons. Nous nous étions mis en tête d’aller visiter une copine, elle aussi seule ce soir-là. Taquins que nous étions alors, sous l’effet de nos compagnes liquides ô combien grisantes, nous avions préféré le volet de sa chambre à la sonnette de son entrée pour annoncer notre venue. Surprise qui n’avait pas eu l’effet escompté puisqu’elle avait crié « papa ! », croyant avoir affaire à des intrus ou des cambrioleurs, ce qui avait provoqué chez moi une irrépressible envie de courir vite, très vite même, constatant qu’entre temps mon acolyte s’était affalé, vaincu par son état éthylique, devant l’entrée de cette maison, prêt à entamer sa nuit, sous des températures plutôt frisquettes (elle nous avoua plus tard que c’était une ruse, son père n’étant évidemment pas là).

La suite s’était résumée à une dégradation en règle de boîtes aux lettres, que nos mains gantées n’avaient eu aucun mal à défoncer, ce qui avait causé une petite commotion dans le village le lendemain. Nous étions jeunes, saoûls… et un peu cons, comme tous les « sales » jeunes de notre âge. Sur le chemin du retour, j’en avais profité pour évacuer le trop-plein qui me remuait le foi. Plus prosaïquement : j’avais gerbé sur mes pompes, des mocassins affublés de clochettes d’un goût douteux (les années 90, sans doute…) De retour chez mes parents, Régi s’était endormi en position assise, dans un des canapés du salon. Ça se voyait qu’il avait de la pratique. J’avais quant à moi préféré la position horizontale, dans ma chambre, où je découvrirais bien plus tard des traces suspectes sous mon lit, ce qui semblait être un reliquat de bile… Le lendemain, j’étais invité chez ses parents, dont la mère aimait à mitonner des festins. J’ai tenu jusqu’à l’entrée. D’une manière fort diplomatique, leur fils leur fit comprendre que je ne me sentais pas très bien. La quiche avait fini sa course là où sa destinée l’aurait conduite de toute manière : aux toilettes. Je me souviens que ma main tremblotait sans raison, incapable de soulever mon inoffensive et frêle fourchette, c’est dire l’état dans lequel m’avait laissé ma première cuite auprès de mon gourou de pote. Ayant eu vent de nos frasques par ma sœur, ma mère s’était vengée en expliquant au pion du lycée où je tentais d’étudier la raison de ma subite absence. Je m’étais fait porter pâle deux jours. Régi n’est pas réapparu à la maison pendant plusieurs semaines. Je crois que cet épisode résume bien notre joviale entente. Un coup parmi les 399 autres, qui refait régulièrement surface, comme tant de succulents souvenirs dans une vie…

Régi, lors de notre randonnée à vélo. Bourré, il était tombé du banc. La photo a été prise au moment où je tentais de le relever. Ce soir-là, il a été infernal dans la chambre !

Régi, lors de notre randonnée à vélo. Bourré, il était tombé du banc. La photo a été prise au moment où je tentais de le relever. Ce soir-là, il a été infernal dans la chambre !

Je dois beaucoup à ce petit bout d’homme. Petit, c’est le mot. Il porte le nom de sa taille. Un mètre soixante, plutôt trapu. À l’époque, ça plaisait aux filles, Régi avait le physique de la drague, et n’eut été son ADN de Schtroumpf et un sexe en osmose avec son patronyme, il aurait fait fureur auprès des midinettes en mal de virilité. Aujourd’hui, ses quelques kilos en trop sont la preuve irréfutable du temps qui passe… et des petits plats que lui concocte son adorable épouse, Nathalie, mon amie de 20 ans, dont il demanda la main après un véritable parcours du combattant, le papa de sa belle, gendarme de son état, étant plutôt à cheval sur les principes. Il était « vieille école » comme on disait.

Sans lui, je ne serai pas l’homme socialement (je n’ai pas dit sexuellement) épanoui que je suis aujourd’hui. Je débarquais de la ville et je croyais n’avoir aucun point commun avec ce village qui m’accueillait, odeur de bouse de vache à l’avenant, à la faveur d’une recomposition familiale. Avant de connaître Régi, j’étais renfermé, et à bien y penser, je devais sentir le renfermé. Physiquement, je faisais pitié. Silhouette malingre, attribuable à un penchant vorace pour la télé. Oui, j’étais sous perfusion cathodique. J’avais 9 ans et le monde extérieur était une énigme. Avant de déménager à Argancy, mes tentatives de sport se résumaient à un peu d’escrime et un contact éphémère avec le judo. Une semaine : on peut pas faire plus court comme expérience. J’en avais marre de tomber, et vu que c’est un peu la base de cette discipline, notre idylle devenait compliquée. Ma mère, qui avait alors encore en mémoire le prix de mon beau kimono, avait ri jaune. Pour atténuer son amertume, je l’avais reconverti en pyjama.

Quand je vous dis qu'il m'a initié à l'alcool... :-)

Quand je vous dis qu’il m’a initié à l’alcool… 🙂

Donc, j’étais un légume. Et puis Régi est arrivé. Si je devais citer une des qualités – nombreuses – de ce mec, outre son incroyable gentillesse, je dirai la patience. Car il est toujours revenu à la charge, et ce n’est pas faute de l’avoir envoyé balader. Il aurait pu se faire une raison, ou mal le prendre, se dire que je n’étais qu’un sauvage complexé ou un intello hydrocéphale. C’était mal le connaître. Petit à petit, j’ai donc prolongé mes virées en sa compagnie, j’ai pris contact avec la vie qui m’attendait dehors, j’ai grandi en respirant à pleins poumons et en riant à gorge déployée. Puis Régi m’a incité à pendre une licence au club de foot de la commune, ayant constaté que j’étais plutôt adroit un ballon dans les pieds, en tout cas plus qu’avec un marteau dans les mains (je suis un bricoleur du dimanche et je vous emmerde :-)). Ce fut le déclic de mon addiction à l’effort et la sueur. Nous devînmes coéquipiers dans le monde du ballon rond. Et comme les contraires s’attirent, il était défenseur et moi attaquant, ailier gauche pour être plus précis. J’enviais tant les gauchers, moi qui était dextre, que je m’étais mis en tête devenir moi-même un des leurs, ce que je finis par réussir, au prix d’une belle abnégation, m’entraînant à apprivoiser le ballon avec ce pied paresseux. Je me souviens, et lui aussi d’ailleurs, de la tarte monumentale qu’il m’adressa pendant une rencontre où nous avions comblé un retard de quatre buts en moins de 30 minutes, si mes souvenirs sont bons. J’avais marqué trois fois, dont le but égalisateur, ce qui avait provoqué une belle hystérie dans l’équipe, étant donné notre situation critique, pour ne pas dire désespérée. La tape amicale censée me féliciter était devenue une baffe dans la gueule, à mettre sur le compte d’un bel élan de fraternité, ce qui nous avait bien fait marrer. Nous avons aussi été partenaires dans une salle de musculation, où, pendant dix ans, nous avons soulevé de la fonte et musclé nos pupilles dilatées par tous ces corps affûtés de femmes, dont nous étions devenus accros aux tenues échancrées, au risque d’être frappés de strabisme. La gérante de ce club familial nous avait un jour embauchés pour repeindre la salle, en échange d’un peu d’argent et de quelques mois d’abonnement gratuits, quand nos pénis de jeunes mâles en rut espéraient secrètement un autre deal…

Après le foot, on a enchaîné avec la muscu. Du calme les filles, c'est un montage !

Après le foot, on a enchaîné avec la muscu. Du calme les filles, c’est un montage !

Finalement, Régi aura agi comme un détonateur dans ma vie. Après ça, beaucoup de choses se sont enchaînées et la logique a repris ses droits : les premières copines, la désinhibition sur les pistes de danse, les sorties à droite et à gauche…. Je suis devenu un autre grâce à sa persévérance. Ça n’a l’air de rien, mais quand je prends du recul, je m’aperçois que je lui dois une fière chandelle. Je devrais faire comme Cali, qui a récemment rendu hommage à son village natal dans son album Vernet-les-Bains (que je conseille vivement au passage). Les chances que je devienne une icône de la musique étant plutôt minces, j’ai choisi le biais de l’écriture pour le remercier, alors qu’il fête son 42e anniversaire.

Je pourrais aussi parler de notre propension à nous travestir en femmes, ce qui n’a pas aidé notre cause, les commères du village (une espèce hautement toxique et méprisable) étant persuadées que nous étions homos, partant du principe que deux garçons inséparables ont des choses à cacher.

Il nous arrivait d'aller faire du ski (vous remarquerez la belle mèche, très tendance, de mon vieux complice !)

Il nous arrivait d’aller faire du ski (vous remarquerez la belle mèche, très tendance, de mon vieux complice !)

En écrivant ce texte, des tas d’images et de souvenirs se bousculent, comme cette virée à vélo, avec d’autres camarades, sur les routes de Lorraine. Ce défi avait affûté nos organismes et ciselé nos jambes. Nous formions alors un club des 5 très soudé, et je dois dire que cette randonnée nous accompagnera toujours. Au terme des quelque 700 km parcourus, en à peine deux semaines, nous avions soigné notre retour au village, en accrochant des boîtes de conserve à nos deux-roues. On avait même songé à faire venir la télé, mais le projet avait capoté.

Aujourd’hui, Régi est papa d’un garçon aussi gentil que lui, c’est un époux attentionné et il exerce la profession de chauffeur de bus pour la ville de Metz. Quand nous nous retrouvons, nous redevenons un peu les mômes que nous étions. Nous ne cassons plus de boîtes aux lettres, et les gueules de bois matinales ont jauni comme le pastis… Il arrive que Régi se déguise en femme de temps à autre, mettant ce penchant inassouvi sur le compte d’une soirée ou d’un événement bien particulier comme Nouvel An. Qui sait si un jour nous reformerons ce tandem de filles aux jambes poilues qui a fait notre renommée. Si l’occasion se représente, je signe tout de suite. En souvenir du bon vieux temps…

PS : un grand merci à son épouse pour les photos.

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Retrouvailles en juin 2010, lors d’un tournoi de foot vétérans, sous le regard de spectatrices ruminantes…

A notre arrivée après un périple à vélo de 13 jours sur les routes de Lorraine. Un moment inoubliable, de ces moments qui forgent les amitiés et la vie…

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2 replies »

  1. bonjour, bon anniversaire cher Régi….et encore plein plein d’années de bonheur !!!!
    je peux simplement confirmer que Régi a été très très courageux et amoureux pour réussir à épouser ma chère filleule… bravo c’est un vrai plaisir de vous retrouver tous les trois trop peu souvent !!! énormes bisous à vous part de la part de « la t’a »

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  2. Salut mon poteau de 30 ans au moins,je te remercie pour ce billet et comme tu sais si bien les écrire.Tout ces souvenirs que tu fais remonter me donnent l’impression que c’était hier tellement ça nous à marquer.Et comme tu dis ,ceci n’est qu’une infime partie et c’est vrai que je me souviens d’un garçon qui venait de débarquer dans le village et que j’ai appris à connaître et à apprivoiser tellement il était sauvage.J’avais pourtant déjà des amis mais on a accroché tout de suite ou alors c’est parce que j’étais amoureux de ta soeur(je rigole).Je pense que ta mère ne m’en a jamais voulu de t’avoir mis ta première cuite parce que ça faisait partie de l’apprentissage de la vie.Quand on se retrouve,on ne se lasse pas de se rappeler nos souvenirs,d’ailleurs je pense que ma femme doit les connaître par coeur maintenant.Et même si les km nous séparent,quand on se revoit,c’est comme si on s’était quitté la veille.Alors mon poteau,je te remercie pour ce beau cadeau et comme tu l’a si bien écrit,nous deux c’est à la vie à la mort,à bientôt.Régi.

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