Mon taxi tout pourri

Samedi 23 mars. Je quitte Granby, dans les Cantons-de-l’Est, direction Montréal. J’ai réservé un voyage via le réseau de co-voiturage Allo Stop. Mon rendez-vous a été fixé à 9h30 dans une station-service à l’écart de la ville, avec un certain Patrick. D’habitude, les automobilistes sont ponctuels. Jamais eu à me plaindre jusqu’à présent. Pas lui. Patrick se pointe à 10h30, sans prendre la peine de s’excuser. Pas une pointe de regret ou d’excuse bidon. Une heure de retard, c’est normal sur son horloge où soixante minutes équivalent à deux heures. La suite confirmera ma lancinante impression : le bonhomme est un tantinet décalé. Comme son véhicule d’ailleurs… 

Quand il est arrivé, j’ai surtout remarqué son auto. Enfin je devrais dire son tacot. J’avoue : j’ai craint de ne jamais arriver à destination à bord de ce tas de tôle. J’anticipais la panne ou la sortie de route, voire même l’explosion du moteur, avec feu d’artifices de bougies et capot dans le fossé. Longtemps que je n’avais pas vu une bagnole aussi mal en point. Il y a un mot pour ça: épave. Des traces de rouille aux jointures, un pot d’échappement fatigué et bruyant, et un intérieur préhistorique. Le temps qu’il aille  pisser, avant de reprendre la route, j’ai eu le temps de faire connaissance avec l’habitacle. Un maniaque y aurait fait des convulsions. De la poussière partout, des résidus de boue, des sièges d’une autre époque, d’une époque où les gens portaient des pattes d’eph’ et arboraient des coupes laquées à outrance pour ne pas faire peur aux oiseaux. Bref, un bordel sans nom, et une odeur rance pour couronner le tout. J’ai aussi longuement cherché du regard l’autoradio, mais j’ai dû très vite me rendre à l’évidence : ce trou béant, au-dessus du levier de vitesse, n’était pas une boîte à gants mais bien l’emplacement attitré de cet équipement bien pratique pour égayer une virée sur autoroute, et accessoirement contrecarrer les envies de discuter de votre pilote. C’est à ce moment que j’ai pris une profonde respiration, croisant les doigts pour que mon nouveau compagnon ne soit pas un féru de chasse ou de pêche, ce qui aurait auguré d’ennuyeuses discussions (enfin de mon point de vue).

Patrick a des cheveux longs, et même une petite queue de cheval (je parle de la coupe, bande d’obsédés); sa tête est coiffée d’une espèce de bob plus de première jeunesse. Et il parle avec un accent qui n’a pas totalement abandonné la France. Il a capté sans difficulté le mien. Un dialogue s’engage entre expatriés. L’homme s’avère sympathique, un peu dans son monde, mais d’une compagnie agréable, bien plus que son apparence un peu rude le laissait supposer. Originaire de Perpignan, il s’est installé au Québec en 1976, y a roulé sa bosse, vécu à Montréal, avant de décider d’emménager à Sherbrooke, à deux bonnes heures de distance, une ville dont il me vante les charmes et la douceur de vivre avec beaucoup de conviction. Montréal la mafieuse est taillée en pièces : tout y passe, la corruption qui gangrène la ville et les élus, le trafic routier suffocant, l’état déplorable des infrastructures routières… Patrick a sorti la grosse hache.

Patrick et son look de bohème sillonne les festivals pour survivre. Ses mains calleuses façonnent toutes sortes de bijoux qu’il étale au gré de ses pérégrinations. Un attrape-rêves a été suspendu à un des pare-soleil, tandis qu’une dent de requin frétille sous le rétro. Artisan, ce n’était pas sa vocation première. « J’étais cuisinier », me glisse-t-il dans la conversation. Sur le coup, dans cette voiture que les services sanitaires auraient décapée au karcher, ou même carrément brûlée, j’ai dû mal à y croire, sauf s’il faisait la popote dans un bouge perdu dans le trou du cul du monde… 

Patrick n’a pas changé de trajectoire par envie, il en a été contraint par un maudit cancer qui a emporté avant de disparaître un morceau de ses poumons. Cette révélation me bouleverse, car je sens que cet homme s’est cramponné à la vie comme il se cramponne parfois à ce volant qui vibre, comme un écho à la fébrilité de son auto. Il a dû rebondir et vit aujourd’hui sans se soucier du lendemain, fonçant vers Montréal pour récupérer sa copine, sur une monture aussi mal en point que ses entrailles. À peine une demi heure que je jase avec lui et j’ai l’impression que la voiture fait l’homme. Cabossés l’un et l’autre. Nous parlons de choses et d’autres avec Patrick, du Québec, de mon job… et de sa vieille voiture, évidemment ! « Je l’ai achetée à une dame âgée en 1993, elle n’avait pas beaucoup de kilomètres au compteur. Je l’ai eue pour 500 dollars. Au Québec, tu peux trouver facilement des autos à ce prix. » C’est pas faux, à condition de ne pas être trop regardant sur la marchandise…

Patrick n’a pas dû retourner souvent dans son pays natal. Je m’en aperçois lorsqu’il me lance, alors que je lui confie que je trouve ça tannant de devoir repayer mon permis chaque année (au Québec c’est comme ça) : « Oui c’est vrai, mais c’est un peu le même système que la vignette auto en France. » Je lui explique qu’elle a été supprimée il y a quelques années, en 2001 plus exactement, ce qui paraît l’étonner. Un peu plus tard, il roulera de grands yeux en apprenant que la vitesse a été limitée sur les autoroutes françaises, où il est désormais difficile de rouler à tombeau ouvert sous peine d’encaisser une amende salée, et envoyée directement à la maison, grâce à des radars automatiques qui pullulent sur les routes de l’Hexagone. J’ai soudain l’impression de parler avec Hibernatus. Il redécouvre son pays à travers ma bouche. J’évite de lui annoncer que Mitterrand est mort et que nos Tricolores ont été sacrés champions du monde en 1998, pour ne pas le brusquer et être obligé de lui faire un massage cardiaque et du bouche-à-bouche. On appelle ça couper les ponts avec son ancienne patrie, et Patrick n’a visiblement pas fait les choses à moitié.

Je suis finalement arrivé à bon port. Grâce à cet homme iconoclaste, et attachant je dois bien l’avouer, je n’ai pas vu le temps passer. Qui sait si je ne le croiserai pas à nouveau au pied du mont Royal, là où, m’a-t-il dit, il installe son petit commerce ambulant avec sa moitié, quand l’été montréalais fait résonner les tam-tams sur ce site très prisé des citadins en mal d’évasion…

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