La vie après Karkwa

 

Louis-Jean Cormier 1Après 15 années sous la bannière Karkwa, Louis-Jean Cormier a décidé de voler de ses propres ailes. Son premier album solo, Le treizième étage, confirme tout le bien que l’on pensait de lui. Depuis l’aventure des Douze hommes rapaillés, disque salué par la critique qui rendait hommage au poète Gaston Miron, le Sept-Îlien a franchi un pallier. Et l’ascension continue.

Waterloo, dans les Cantons-de-l’Est, le 22 mars dernier. La Maison de la Culture a fait le plein pour la venue de Louis-Jean Cormier, dans le cadre de la tournée liée à la sortie de son premier album en solo, Le treizième étage, sous le label Simone Records. L’ancienne église bruisse d’une impatience ouatée. Le décor est cosy, l’ambiance tricotée serrée. Ça tombe bien, car l’ex-leader du groupe Karkwa a le don de raccourcir les distances, avec sa simplicité contagieuse et quelques vannes en renfort. Il lui arrive, confiera-t-il au public, de rêver qu’il est un humoriste. Sur scène, le songe rejoint parfois la réalité. L’artiste badine, saucissonne son tour de chant avec quelques tranches de rire bien huilées. C’est plus fort que lui, on navigue entre spectacle et théâtre. « Je suis un grand niaiseux », me glissera-t-il dans un restaurant de Montréal, trois jours après ce show euphorique et intime. Blagueur devant l’Éternel, Louis-Jean Cormier sait aussi se faire émouvant, en abordant la maladie infantile dans la chanson “Un monstre“, ou plus mordant, lorsqu’il décoche, dans un aparté, quelques flèches à l’endroit du gouvernement Harper sur des questions environnementales. Faut pas chercher noise à cet écolo nourri aux mamelles de la Côte-Nord…

Chez ce souverainiste déclaré, qui a le cœur plus à gauche qu’au centre, l’engagement est une seconde nature, et la langue française, qui accompagne ses mots et guide sa poésie en construction, une soupape de liberté dans son cœur de Québécois. « Il ne faut pas écouter une chanson francophone par compassion, mais parce qu’on l’aime », a coutume de répéter celui qui considère la musique comme un vaste champ de partage. Comme à Waterloo, devant un auditoire suspendu à ses mélodies aériennes et contaminé par la cohésion affichée par le chanteur et sa nouvelle troupe. Depuis la sortie de son nouvel opus, le 18 septembre 2012, le Sept-Îlien a pu constater que son public lui était resté fidèle. Dans l’assistance, les habitués de Karkwa côtoient désormais d’autres partisans. Des jeunes, des moins jeunes. Louis-Jean Cormier, en mode solo (mais pas solitaire), a le vent dans les voiles, toutes générations confondues.

Une famille de musiciens

Et dire que cet apprenti poète, comme il se définit lui-même, a failli ne jamais exister. Papa a été curé. Pas très compatible avec les couches et le biberon. Une femme est arrivée, on connaît la suite. « Il a décidé de jeter le petit Jésus par-dessus bord pour faire des enfants », résume sa progéniture avec une pointe d’humour.

C’est sur le territoire sauvage et charmeur de sa Côte-Nord natale que le jeune Cormier fera ses gammes, apprendra le métier, en écumant les bars avec un petit groupe de copains, dès l’âge de 14 ans, dérogation parentale donnant quitus à ses virées musicales. Chez les Cormier, un autre membre en pince pour la musique. Son frère, qui est aujourd’hui violoniste dans l’Orchestre symphonique de Québec. Les deux frangins évolueront dans des registres à part : « Lui, c’était le classique, ce que mon père appréciait beaucoup, et moi le rock’n roll. J’étais un peu le mouton noir de la famille », sourit le guitariste.

Les années Karkwa

Karkwa lui a donné une autre dimension. Le groupe – dont le nom a été pioché au hasard dans un dictionnaire ! – marquera toute une génération de Québécois avec son rock atmosphérique. Au faîte de sa carrière, la formation récoltera même le prestigieux prix Polaris, attribué au meilleur album canadien. C’était en 2010 pour son 4e album Les chemins de verre. Une première pour un groupe francophone. En 15 ans de vie commune, le quintet signera quatre disques, cinq en comptant une version live. Étourdi par le succès et les tournées à travers le monde, étouffé par une certaine lassitude, la petite équipe décidera de faire une pause en 2011, après un ultime baroud gorgé d’émotion au Métropolis de Montréal.

Comme un poisson dans l’eau

Loin de se reposer, Louis-Jean Cormier a ouvert un nouveau chapitre d’une carrière menée tambour battant. Le symptôme est sans appel : artiste boulimique, voire hyperactif. Lui s’en défend, arguant même qu’il est plutôt paresseux. Un paresseux accro à la musique, qui absorbe tout ce qui s’y rapporte, oreilles toujours à l’affût et curiosité acérée. Difficile d’imaginer que cet homme se repose. Quand il ne pense pas à lui, il roule pour les autres. C’est lui par exemple qui a réalisé le premier album de Lisa Leblanc, laquelle a fait une entrée fracassante sur la scène québécoise. C’est encore lui qui a chapeauté le projet des Douze hommes rapaillés, à l’invitation de Gilles Bélanger, lequel a mis en musique cette déclaration d’amour collective. L’album-hommage au poète québécois Gaston Miron a fait un carton, tout comme le second volume. De son propre aveu, cette expérience a ouvert une brèche. « Il a servi de pont entre le groupe alternatif et plus marginal qu’était Karkwa et le projet grand public que je mène aujourd’hui. » Comme s’il y avait eu un avant et un après Douze hommes rapaillés. Pour son père, la fierté fut à la hauteur de la surprise : « Il est allé à l’école avec Gilles Vigneault et il considère Gaston Miron comme une sommité. Apprendre que je jonglais avec les mots de ce dernier a été un choc pour lui. Je crois que j’ai gagné des points d’estime ce jour-là,  chez lui et chez beaucoup d’autres… »

Une nouvelle identité

Louis-Jean Cormier 2S’il porte l’ADN de Karkwa en lui, Louis-Jean Cormier s’est attelé à se trouver une nouvelle identité. Pour l’aider dans cette tâche, il a fait appel à Daniel Beaumont, le parolier de Tricot Machine. « Il m’a aidé à trouver une nouvelle manière d’écrire, et à me trouver moi-même au bout du compte. » Pour Le treizième étage, Louis-Jean Cormier a mis ses tripes sur la table. Une mise à nu qu’il doit beaucoup à son complice. « Dans cette histoire, Daniel a été plus un psychologue qu’un auteur », constate-t-il. Ce dernier prêtera sa plume sensible pour l’écriture de plusieurs morceaux, dont “Transistors“, écrit à quatre mains. Pour alimenter son architecture folk-rock et très « terre-à-terre », le chanteur est notamment allé fouiner du côté de l’actualité. L’historique Printemps érable s’est imposé à lui, et sa sève a nappé le titre “Un refrain trop long“.

Sous le signe de l’harmonie

Comme un trait d’union entre sa vie d’hier et d’aujourd’hui, Louis-Jean Cormier continue d’être un ambassadeur de la langue française. Il dit : « Ce qui me tient le plus à cœur est moins de défendre cette langue que de la promouvoir, de faire comprendre aux jeunes que ça existe, de la bonne musique en français, que les mots francophones dans une chanson coulent aussi bien qu’en anglais. » Vaste chantier. Se sent-il l’âme d’un poète ? « Je ne suis qu’un amateur de la poésie. Quand on joue avec les mots de Gaston Miron, on découvre sa petitesse », répond-il humblement. Reste l’évidence : Louis-Jean Cormier est un gars heureux. Le treizième étage n’a rien d’un coup de tête sans lendemain. Il suffit de le voir fusionner sur scène avec ses nouveaux acolytes pour comprendre qu’il y aura d’autres pages à noircir de chansons et de franches rigolades.  « Une alchimie s’est développée et je ne veux plus que ça arrête. C’est une belle famille, un beau collage », dit-il à propos de ses partenaires (Marc-André Laroque, Adèle Trottier Rivard, Guillaume Chartrain et Simon Pedneault). C’est d’ailleurs chez le batteur que se trouve son studio, dans le quartier Ahuntsic. La réaction du public est l’autre motrice de son engouement. « Les gens me disent souvent qu’ils ont l’impression de mieux me connaître depuis que je me suis lancé en solo. » Si ce n’est pas un compliment, ça y ressemble…

(Papier paru sur le site de Camuz, en attendant un autre portrait à paraître dans le prochain numéro de l’excellent Québec le Mag, autre de  mes collaborations)

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