Chaud devant

Cette fois, on y est. Plus de doute possible. Ce matin, ma radio m’a confirmé l’évidence : neuf journées de beau temps d’affilée, et des températures de juillet, ça ne peut pas être un hasard. Il ne m’a pas fallu longtemps pour transvaser mes affaires d’hiver dans la grosse cantine métallique où somnolaient depuis quelques mois des habits plus légers. Le genre de vêtements qu’on enfile en deux-trois mouvements. À chaque retour de la belle saison au Québec, et Dieu sait qu’elle est souvent lumineuse (de manière générale, la province jouit d’un taux d’ensoleillement plutôt enviable), mon plus grand plaisir est de savoir que les lessives de chaussettes vont se réduire comme une peau de chagrin. Près de 30 degrés un début de mois de mai, voilà peut-être un aperçu de ce que sera l’été dans la Belle Province. Paraît qu’il sera chaud, et même bouillant. À vrai dire, du moins à Montréal, il évolue toujours dans une catégorie à part. Mes amis de France ont toujours du mal à me croire quand je leur dis qu’on étouffe dans la métropole en juin et juillet, et parfois même avant. L’atmosphère est asiatique et la moiteur environnante est, en ce qui me concerne, une empêcheuse de dormir d’une traite.

Je fais partie de ces gens, et ils sont nombreux, qui vont rouspéter contre la chaleur, parfois accablante, qui s’abat sur la ville. En clair : je suis plus Breton que Corse. Nous ne sommes qu’en mai et j’ai déjà ouvert toutes les fenêtres de mon appartement. Dans ma chambre, je tourne le dos à ma couette. Nous sommes en froid depuis que le thermomètre a des vapeurs. Le soir, j’oblique mon regard vers ce ventilateur qui fonctionnera bientôt à plein régime, en me rafraîchissant l’épiderme comme il peut, quitte à y laisser une pale ou deux. L’an passé, il faisait déjà un bruit bizarre. Il a pourtant fière allure, avec son armature clinquante et son look de jeune premier. Pourtant, du haut de ses deux ans, il claudique déjà, il me chuinte ses douleurs insidieuses, le moteur en compote.

Dans mon couloir, mes chaussures d’été narguent les godasses d’hiver, qui gisent dans l’obscurité d’une malle faisant office de cachot. Mais aucun cri ni mutinerie dans ce Guantanamo des souliers crados, juste le repos mérité de compagnes très sollicitées durant le long hiver québécois. Elles ont enduré sans broncher des températures extrêmes et le sel corrosif.

Le robinet coule aussi plus souvent que d’habitude. La soif est revenue hanter mon gosier. Pour pallier à mes désirs d’eau fraîche, j’ai anticipé quelques provisions dans le frigidaire. Je regoûte aussi à ce petit plaisir qui consiste à ouvrir la porte dudit frigo, pour me laisser saisir par sa froideur intérieure. Ça ne dure jamais longtemps, mais c’est assez jouissif. Une frigidité réconfortante. On aura tout vu.

Inutile de dire que personne n’a vu le printemps au Québec. Là encore, c’est une constante. D’habitude, il passe en coup de vent, il pointe ses quelques jours de gloire dans un coin du Canada qui a très peu d’estime pour lui. Le printemps, quel printemps ? Il n’y a pas de saison plus anonyme ici. On a eu droit à quelques poches de résistance de l’hiver en avril, et puis le thermomètre a vu rouge, assez rapidement je dois dire. J’avoue qu’à cette période charnière de l’année, Montréal est belle à regarder. Les arbres fleurissent et la vie extérieure reprend ses droits. La ville gonfle ses terrasses comme une femme sûre de sa belle poitrine. Ah, les terrasses ! On ne s’en lasse jamais vraiment, et leur réapparition, après une séquence hivernale alanguie sur notre moral en berne, nous remplit les poumons comme une virée en montagne. À Montréal, elles sont prises d’assaut depuis quelques jours. À la nuit tombée, la rumeur populaire donne un avant-goût de la clameur estivale, et ces havres de détente deviennent des places fortes de la convivialité. Les vendeurs de crèmes glacées ont aussi retroussé leurs manches. Quand ces commerces ont bonne mine, c’est toute la ville qui sourit. Ils génèrent des tas d’images et de souvenirs dans notre mémoire en lévitation. Il n’y a plus d’adultes qui tiennent : on choisit son/ses parfum(s), on s’asseoit sur un banc, et on se lèche les babines. Le temps s’est arrêté, et chaque bouchée de cette banquise sucrée est une exquise échappée. Nous sommes tous des enfants une glace à la main.

Et puis il y a les norias de vélos qui vont et viennent, foncent et ralentissent sur les pistes cyclables. Les premiers coups de pédales sont toujours les plus douloureux, mais ils distillent de l’entrain dans des muscles encore endormis. Le bruit de leur sonnette et leur vitesse grisante apportent leur contribution à la symphonie joviale, et gonflent les lettres minuscules de l’instant présent. 

Enfin, il y a les filles, toujours aussi belles et craquantes dans leurs habits légers. Et je ne parle pas que des Québécoises, qui ont ce charme ravageur des femmes naturelles, sans compromis, et qui cocufient l’hiver la silhouette enveloppée dans les vapeurs estivales. Oui, elles ne se déshabillent pas à moitié quand vient le temps de copuler avec le soleil, le grain de peau encore livide et les sous-vêtements polissons, qui dessinent leurs sous-entendus sous des tissus parfois ridicules, ou en tout cas complices. C’est toujours un supplice pour les yeux, un enfer pour les pensées licencieuses, et un gouffre pour les cœurs solitaires.

Si une hirondelle fait le printemps, la colombe montréalaise installe défintivement les beaux jours dans les esprits. L’Eden des pupilles vaut bien celui des cieux.

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