Clowns interdits en entrée

Jeudi 30 mai 2013. Un ami m’a proposé de le rejoindre à l’inauguration d’un nouveau bar lounge à Montréal. Son invitation pour deux personnes va me permettre de poser les pieds dans un endroit où d’habitude je me contente d’être un poltergeist, façon un peu originale de dire que ce n’est pas trop ma tasse de thé. Le menu est alléchant : petits fours et champagne m’a-t-il dit pour me faire saliver, sans me préciser si des escort-girls à la bouche lippue nous feraient la totale avec leur décolleté abyssal et un maquillage de ravalement de façade. Pour ce baptême très officiel, intercalé dans le sacro-saint 5 à 7 québécois, je m’étais donc préparé un minimum, en travaillant mon jeu de coude, la pression du pouce et de l’index sur la flûte de champagne, la posture compassée et le rire grêle des fêtes un peu guindées.pastedGraphic.png

Donc, me voilà parti, regrettant d’avoir mis un pantalon vu la touffeur ambiante, humidité montréalaise en pleine action sous mes aisselles et dans le coffre fort des bijoux de Sa Majesté de la rue Berri : moi-même. Dans le métro, je crois avoir la berlue en apercevant Roger Federer, ce tennisman génial qui compose des chefs-d’œuvre d’un revers de raquette. Polo rouge sur short beige du meilleur goût, peau tannée et mollets saillants, on dirait lui de dos. Pourtant, personne ne lui quémande un autographe, un genou de sous-fifre posé sur le sol. À ce moment précis, on eût vraiment dit que c’était lui, le démiurge de la petite balle jaune, avec sa tignasse sculptée au sèche-cheveux. C’est là que je me suis dit in petto (un peu de latin pour faire classe) :

  • Putain, Roger, c’est pas toi, c’est pas possible ! Pas toi dans ce métro indigne de ta prestance, au milieu de tous ces asticots qui suent la routine avec leur gueule d’enterrement ! (Pardonnez ce lyrisme au rabais)

Comment était-ce possible que cet immense champion, ignorant la neutralité si chère à son pays en écrabouillant ses adversaires, avec cette élégance réservée aux surdoués, baguenaude à Montréal, alors que le tournoi de Roland Garros battait son plein à Paris ? C’est quand il s’est retourné que le mirage a disparu. De dos, on lui aurait donné le bon Dieu et une raquette sans confession. De face, on lui aurait ordonné d’aller ramasser la petite balle jaune, en lui jetant une serviette griffée pleine de sueur à la gueule. Bref, un intrus dans mon fol espoir. J’aurais pu crier à tout le monde que le grand Suisse – à ne pas confondre avec le petit Suisse, qui est une race d’écureuil au Québec et un yaourt en France, d’où des relations parfois tendues entre les deux peuples, le Québécois appréciant modérément que le Français soit friand de cet écureuil bouffant à tous les râteliers à Montréal, où il tient d’avantage du clochard que du rongeur  – s’était mélangé à la plèbe, preuve de son auguste modestie. J’ai quitté ma voiture de métro – symbole de la décrépitude montréalaise en ce qui a trait aux infrastructures – avec un bouddhiste dans la ligne de mire, ou un truc du genre, drapé de blanc et un iconoclaste ilôt de cheveux sur un crâne poncé de près.

Dix minutes de marche plus tard, j’arrivais au point de rendez-vous, où mon pote, adossé à la grille, pianotait son cellulaire pour se donner une contenance, le téléphone intelligent restant la bouée parfaite pour contrecarrer les plans diaboliques de la solitude. Une fois devant le bar, ou le manoir devrais-je dire – avec cette architecture pompeuse qui fait tant florès dans les films de cul (je tiens ça d’un ami, étant pour ma part rétif à la fornication filmée avec une loupe, avec un souci du détail frisant la perversité) – j’ai vite compris qu’il y avait un blème, comme on dit pour rester jeune et faire illusion auprès d’une poupée Barbie retravaillée au burin. Oui, il y avait un problème. Disons que le code vestimentaire était plus mariage que pique-nique. En clair, une réception avec un grand R, comme rectum (j’ai pris le premier venu). Donc, devant mes yeux, du noir et du blanc, pour la tonalité dominante, quelques bribes de couleurs ici et là, des costumes, de belles robes, et un sponsor récurrent dans ce genre de grand raout : prout-prout. Quand on s’est fait refouler par le videur, une armoire à glace bien élevée au passage, je n’ai pas été surpris, et il ne m’est pas venu à l’esprit de protester avec véhémence, en les menaçant de porter plainte contre cet outrage à ma personne, le bien-nommé Olivier de l’Écriturie, une contrée inconnue où tous les mots naissent libres et égaux en droit, même ces roturiers de jurons… Tout en restant poli et avenant, le cerbère nous a fait comprendre qu’avec nos looks de vacanciers, nous nous étions exclus d’office. Il y avait longtemps que je n’avais pas entendu l’expression « tenue correcte exigée », et je remercie ce cousin germain de Thor ou de Hulk (on n’a pas assez causé pour être intimes) de m’avoir rappelé ces années maudites où il fallait venir sapé comme un pingouin pour entrer dans une discothèque, pour en ressortir quelques heures plus tard la queue entre les jambes et un costard aussi propre et repassé qu’à l’arrivée, vu votre amitié soudaine avec le bar, au mépris de la piste de danse et de ses silhouettes épileptiques. Mais je m’égare…

Ma tenue ? Décontractée, colorée, à l’image de ma chemise assez flashy comme disent les Anglais. Une charmante dame m’a dit que je faisais Hawaïen. J’ai souri, la gifle, le crachat, ou les noms d’oiseaux étant proscrits dans ce genre d’endroit, surtout lorsqu’une montagne de muscles est susceptible de vous aplatir juste en tendant le bras. Je plaisante, je suis un gentleman. Mais j’avoue : le coup a été rude. J’ai failli pleurer, mais faute de mouchoirs à disposition, j’ai ravalé mes sanglots. C’est vrai que je dénotais et que mon aspect aurait fait fureur dans une soirée créole. Mes baskets, d’une marque dont je tairais le nom pour ne pas éveiller de soupçons sur une supposée vie parallèle – avec coke, putes et limousine pour me déposer devant le supermarché -, ont aussi attiré son attention. Le pire je crois, c’était mon pote. Si ses pompes ont passé avec brio l’échographie – très subjective au passage – du bon goût, son tee-shirt de pêcheur du dimanche a été d’emblée rédhibitoire, au même titre que son jean troué à quelques endroits. J’avoue que son pantalon a fait couler notre radeau à pic. Déjà qu’on flottait péniblement… Le coup fatal quoi, le genre de détail qui vous brise un plan cul. Entre l’auteur de ces lignes téméraires frisant le génie, fagoté comme un Beatnik ou un émule des Beach Boys, voire de Tom Selleck dans la série Magnum, et mon acolyte paré pour la cueillette des patates, il devenait impossible d’aller tremper nos lèvres dans le nectar piquant de cette charmante région de France, des bulles plein la tête.

On a donc rebroussé chemin, vu que la présence d’un costume ou une tenue se rapprochant de ça chez moi est aussi probable que l’accent québécois dans ma bouche de maudit Français, cette dernière refusant, pour une raison que j’ignore, de se faire culbuter par un cousin lointain, arguant que cette copulation linguistique aurait valeur de consanguinité. Ce à quoi je lui ai répondu (bon, à ce moment du récit il faut avoir fumer la moquette pour imaginer un mec s’adressant à sa bouche) qu’entre des mots bâtards ou des anglicismes offensants, je choisissais sans hésiter ces refoulés de la pensée snobe et bien pensante made in France. Oups, pardon, fabriqué en France.

Sur ce, je me casse, j’ai mal aux doigts…

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1 reply »

  1. Quel talent M. Pierson ! N’eût été votre condition d’être humain, je vous aurais catalogué parmi les dieux de la littérature. J’ai mouillé ma petite culotte, malgré un âge canonique, en parcourant ces lignes, ce qui constitue, je crois bien, une preuve tangible de mon admiration à votre égard. Je suis prête à coucher avec vous quand vous voulez, et à enlever mon dentier…

    Kiss, et prout (pardon, je ne suis plus maîtresse de mon corps)

    Jacqueline

    …….

    Comment ça c’est l’auteur qui a posté ce bref panégyrique ?

    J'aime

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