Aimants de la poésie

Ma laveuse a rendu l’âme. Enfin je le croyais. Elle s’arrêtait en plein lavage, la garce. Je la soupçonnais de le faire exprès, juste pour essorer mes nerfs. Elle m’a fait tourner en bourrique à quelques reprises. J’ai dû finir mon linge à la main, à l’ancienne. Ma baignoire a changé de vocation, j’ai alors compris l’utilité d’une machine à laver, en particulier la fonction essorage, quand il a fallu, à la force de mes poignets, tordre et retordre mes vêtements détrempés pour ne pas inonder mon appartement. Ce qui n’a pas suffi. L’homme ne remplace pas toujours la machine…

Donc, j’ai dû me résoudre à appeler un réparateur. C’était ça ou passer ma vie au lavomatique, et sa gaieté de pierre tombale. J’ai quand même hésité, ayant encore en mémoire, pour l’avoir vu dans certains films, qu’on pouvait rencontrer l’âme sœur dans ce genre d’endroit. Faut simplement pas avoir un slip souillé dans les mains au moment du coup de foudre ou de l’échange de numéros de téléphone. Ça vous casse comme qui dirait une ambiance, ou un début d’idylle. Donc, je me suis rabattu sur un professionnel, anticipant au passage une possible facture douloureuse.

J’ai pioché au hasard dans les pages jaunes, après avoir appelé à l’aide sur Facebook, où l’on entend rarement vos appels à l’aide. Au téléphone, j’ai surtout entendu « 70 dollars pour le déplacement ». Je me suis dit que le gars venait en jet privé, qu’il devait habiter à 200 km de là ou alors venir à dos d’âne. Mais comme j’étais un peu pressé par le temps, et que ma pile de slips boxer propres fondait à vue d’œil, l’argument financier devenait dérisoire, bien que mon célibat m’autorise toutes les déviances côté hygiène (je plaisante maman, ton fils est propre). 

La voix au bout du fil m’a informé que la personne m’appellerait le lendemain, sans me donner d’heure. À 8h, le téléphone sonnait. Matinal, le réparateur de ma laveuse ! « Je suis chez vous dans dix minutes ». C’était amplement suffisant pour me doucher, siroter un café et engloutir une tranche de pain beurre-confiture (suis Français !) Une femme, je dis pas, c’est une heure au bas mot, d’où le féminin de salle de bain. Et là j’entends les « ouh ! » vindicatifs de mes lectrices sous perfusion (merci à celle qui m’a envoyé récemment un gros concombre sur lequel elle a écrit « je t’attends »), qui battent des paupières en se demandant de quelle couleur sont mes bobettes, joli nom désignant les sous-vêtements au Québec (si vous êtes un lecteur français, vous vous coucherez moins con ce soir…) 🙂

Dix minutes plus tard, ma sonnette retentissait. Mon sauveur est apparu. Un vieux plutôt sympathique. Pas encore empaillé, alerte même. Il a baragouiné quelques mots, j’ai fait oui du chef, mais j’ai rien compris (il était 8h du mat’, je vous le rappelle). Arrivé dans la cuisine, je lui ai désigné la bête apathique. Il a tourné un bouton, a fait une moue qui voulait dire que ça sentait pas bon (non, je n’avais pas pété). J’ai craint le pire. Une petite voix me disait « ça va te coûter un rein et une testicule », « tu vas devoir te prostituer pour le payer rubis sur l’ongle », ou encore « appelle ton parrain mafieux pour qu’il te consente une avance ». Suis allé dans une autre pièce pour brûler un cierge, mais aussi pour le laisser travailler.

Cinq minutes plus tard, j’entendais un « hello »… Sans doute sa manière à lui de m’apostropher. Arrivé dans la cuisine, j’ai d’abord vu ma laveuse désossée (un tueur, le mec). Et puis cette petite pièce mal en point posée sur mon comptoir à vaisselle. Si plus rien ne marchait, c’était de sa faute, a-t-il laissé entendre. Je vous épargne les détails techniques. « 40 dollars pour la changer », a-t-il aussitôt poursuivi. Ensuite, il a pianoté sa calculatrice pour me filer l’addition. « 127 dollars ». Ah quand même ! Derrière moi, comme un trémolos. Mon porte-monnaie qui sanglotait. 

N’ayant plus de chèque à disposition, je lui indique que je vais aller chercher de l’argent au distributeur, le temps qu’il procède au remplacement de la pièce défectueuse. « Si c’est en argent comptant, ça ne fera que 115 dollars », me dit-il. Euh, oui, OK, mais pourquoi ? Suis un peu surpris, mais je vais pas chercher midi à quatorze heures. Douze dollars d’économisés. Mon porte-monnaie reste inconsolable. Je m’éclipse prestement, enfourche mon vélo et me rend au distributeur le plus proche, à 5 mn de là. Il m’en faut à peine plus pour revenir à l’appart. Le vieux est toujours là. Il a même déjà terminé ! Il est assis sur une des chaises hautes de ma table de cuisine, le nez scotché à mon frigidaire…. Merde, le frigidaire ! Recouvert de magnets, dont des tas de mots aimantés avec lesquels vous pouvez faire des phrases. Nouveau moment de grande solitude, après mon caca de Zeus à Cabourg (lire ma chronique précédente, très lue ceci dit, comme quoi le caca cartonne !) Car l’écriturien que je suis a laissé libre court à son inspiration. Si certains jets sont poétiques (« ses lèvres sont ma plage »), d’autres, loufoques et débridés, feraient rougir une nonne fermentée. Du style, et je n’invente rien (on éloigne les enfants, les filles qui écoutent en boucle Céline Dion, et ma môman, si possible)  : 

 

  • J’écarte tes fesses
  • Je cherche une femme torride pour un animal docile
  • J’ai mal aux seins
  • Tu excites le mollusque que tu vas dévorer
  • Ne me suce pas, j’ai le liquide acide
  • Enlève ta jupe j’ai un gros serpent…

Curieusement, il est resté stoïque et n’a pas appelé la police.  Je n’ose pas imaginer s’il s’était agi d’une réparatrice ! La honte ! Surtout si elle avait lu cette autre phrase : 

  • J’espère que tu es une fille qui avale. 

Avec un peu de chance, elle aurait aussi lu « je suis un soupir immobile autour de ton cœur »…

Un peu d’élégance et de poésie pour finir. OUF !

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