Une rose sur la chaussée

n7b859tkPierre vient d’acheter une rose. Sa couleur lui évoque ces lèvres gourmandes qui le couvraient de baisers une heure plus tôt, et ce désir versé en cascade sur deux corps vaincus par la passion.

Pourquoi une rose ? La question était restée sans réponse. La nuit avait été torride et le thermomètre était monté très haut. Les murs, qui ont des oreilles, en étaient devenus sourds. La fleur n’était qu’un prétexte, la suite logique de cette tirade échevelée. Le vent de la passion avait soufflé fort sous les draps. « C’est peut-être parce que la rose a plus de charme qu’un tournesol », avait-il fini par se dire en souriant. Il ne connaissait même pas le nom de cette inconnue. Leur rencontre avait été précédée de regards qui s’étaient mis à bavarder dans leur confessionnal. Leurs gestes, complices, étaient entrés dans la danse. Ils adoubaient l’évidence. L’attirance avait posé ses notes sur la partition encore vierge,  et la mélodie était devenue très entêtante. 

Il marchait maintenant en contemplant sa rose, impatient de lui remettre en mains propres, sourire discret lacé à son visage revigoré par cette délicieuse rencontre. Beaucoup d’images défilaient devant lui. Sa tête était devenue un carrefour où les flashbacks se percutaient. Sa journée fatigante, son patron acariâtre, le dîner avec sa mère hypocondriaque. Et puis cette fille surgie de nulle part, qui l’avait harponné alors qu’il s’apprêtait à quitter le night-club, les lèvres imbibées d’alcool et un épais brouillard sur le radar de ses pensées. Pourquoi lui finalement, si timide, si ordinaire ? Il se disait qu’en fermant les yeux, sa réalité prosaïque reprendrait ses droits. Un rêve, sans doute. Mais lorsqu’il les rouvrait, le rouge s’imposait. La robe de cette fleur l’enveloppait, la vérité le berçait. Son cœur s’était mis à battre la chamade, avec ce tempo enivrant des êtres qui basculent vers le picotement des sentiments. Il sentait cette sensation apaisante gagner du terrain et inscrire sur son visage une expression nouvelle. Le masque du célibat était tombé. Il accéléra son allure et se surprit même à courir, lui qui détestait le sport.

Amoureux. Il fallait se rendre à l’évidence. Des tas de mots intimes et personnels étaient parés à atteindre leur cible. Les canons étaient chargés. Il était rempli de ces vocables destinés à la séduction massive, à l’amour atomique, et la crue programmée des élans de son cœur lui faisait un bien fou. Il ruisselait vers elle.

L’appartement de sa bien-aimée n’était plus qu’à une centaine de mètres.  Délesté du fardeau de la solitude,  il se réjouissait d’avoir une épaule où amortir ses blessures. Il leva la tête et vit le visage de sa passion à travers la fenêtre. Son sourire faisait écho au regard qu’il pointait vers elle. L’étreinte avait déjà commencé, au-dessus des voitures et contre la façade aigrie des immeubles de sa rue. Il levait toujours la tête lorsqu’une voiture le percuta violemment. Le choc avait raturé le joli scénario et déchiré la pellicule. Trop amoureux pour faire attention, pensa-t-il, alors qu’une douleur intense l’avait envahi. Jamais dans sa vie si banale il n’avait eu l’occasion de dire « je t’aime » à une femme, et ses deux mots si puissants lui faisaient l’effet d’une enclume. Ils commencèrent à éclore dans cet instant tragique, avant de flétrir sur ses lèvres. La mort venait de les figer pour l’éternité, en les recouvrant de son épais tombeau. Ils finissaient sur le bitume alors qu’ils espéraient le ciel.

Le sang cheminait doucement vers sa lente agonie. Le rouge dominait à nouveau. Rouge, comme cette rose esseulée sur la chaussée, et qui fut ramassée par un badaud ému et bouleversé par ces pétales sans lendemain…

(Cette histoire, fort guillerette comme vous le constaterez, m’a été inspirée par la photo ci-dessus. Désolé de plomber l’ambiance, mais le décor mièvre, avec marmots dans les jambes et petits cœurs tout partout, j’étais pas capable ! 🙂 La beauté tragique vaut bien celle des happy-ends ! )

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