Au bout du sacrifice

Je réédite ce texte, paru dans le journal La Presse, en septembre 2011, alors que s’élanceront aujourd’hui les coureurs du 23e marathon de Montréal. J’aurai une pensée pour eux, leurs efforts et leur courage…

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Septembre 2013.

Je pensais avoir souffert à Paris, lorsque, passé le 35e km, je faisais peine à voir au pied du fameux mur… Paris n’était qu’un amuse-bouche. C’était en 2004. Si l’édition montréalaise, en plein essor, est moins populaire, elle devance la capitale française sur l’échelle de la difficulté. Quelle mouche a piqué les organisateurs pour placer quelques montées éprouvantes après le 30e kilomètre, barrière mentale fatidique, quand le corps est souvent livré à lui-même ? Sans parler de la côte Berri, au 25e km, qui donne le ton des souffrances à venir…pastedGraphic.png

Je l’ai fait, j’ai puisé au plus profond de moi. Je pensais avoir relevé un défi à Paris. Je me trompais. Le mot défi a pris tout son sens à Montréal, en ce qui me concerne. Avec le recul, je reconnais avoir été inconscient. J’ai souffert, et pas au sens figuré. Il faut dire que j’avais placé la barre un peu haute, avec une tendinite au talon d’Achille, et une préparation par conséquent inadéquate, pour ne pas dire indigne d’une telle épreuve. Pour avoir déjà goûté à un marathon, je savais qu’il fallait être affûté. Mais j’éprouvais le besoin, et ça me regarde, de repousser mes limites.

Curieusement, mon tendon d’Achille est resté sage. Pas une tension, même pas une alerte durant la course. Le corps est décidément mystérieux. Durant les 15 premiers kilomètres, je planais, et je me prenais même à siffloter quelques airs de la chanson française. J’en étais aussi arrivé à parler à mon corps, comme on le ferait pour encourager un cheval sur une épreuve d’obstacles. Une tape de temps en temps sur les cuisses, un encouragement, histoire de donner du cœur à l’ouvrage à cette belle mécanique.

C’est au 20e kilomètre que mon optimisme un peu précipité s’est écroulé. D’autres parties du corps ont vacillé. Le quadriceps de ma cuisse droite, dur comme du béton, comme s’il allait exploser d’un moment à l’autre. Cette douleur brûlante ne m’a plus quitté, même à la cadence d’escargot que j’avais adoptée par prévention. Je ne m’attendais pas à ce coup de Jarnac d’un membre jusqu’à présent toujours serviable et robuste. Sans doute, m’a-t-on expliqué, le résultat d’une compensation de la blessure de mon pied gauche. Et puis le dos. Je m’étais focalisé sur mon tendon d’Achille en oubliant mon autre point faible. Chose certaine : le disque usé qui me pourrit la vie n’a pas aimé, mais alors pas du tout, mon escapade prolongée sur le bitume. Encore une douleur difficile à supporter.

Quand j’ai franchi la ligne d’arrivée, le tableau d’affichage indiquait 5h31. Je n’arrive pas à réaliser que j’ai couru plus de 5h, et dans un état peu approprié pour cette endurance. Le père de ma colocataire, qui a eu la gentillesse de me ramener à mon domicile, a fait monter un vieillard dans sa voiture. Même plus capable de descendre un trottoir ! Le lendemain, c’était pire.

J’avais dit que je le ferais pour ma mère, qui mérite bien plus de louanges pour avoir combattu un cancer. Mais j’avais aussi, dans une de mes poches, une photo de ma nièce lorsqu’elle était encore à la maternelle. Je l’ai sortie aux moments les plus critiques, quand j’avais envie de tout plaquer. J’ai couru pour deux femmes à Montréal, deux femmes qui ont été mes jambes quand je devenais un zombie. Je leur dédie tout naturellement ma victoire.

Et n’oubliez pas l’essentiel : ne jamais baisser les bras. Il y a, au fond de chaque être humain, différentes façons de dominer la défaite. Le marathon me l’a rappelé.

 

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