Chambres 5 et 6

Il y a des hébergements qui vous laissent un souvenir impérissable, pour de bonnes ou de mauvaises raisons.

Dans celui dont je veux vous entretenir, on n’a guère envie de jouer les prolongations. Faut dire qu’on (un couple d’amis et moi) cherchait un logement pas cher, avant une randonnée dans le parc national du Bic qui promettait d’être grandiose, comme toujours sur ce site rassérénant situé dans la région du Bas-Saint-Laurent. 

On a jeté notre dévolu sur l’Auberge du Vieux Bicois, dans le village du Bic. Le village du Bic est un village coquet, et sa vue imprenable sur le parc le classe dans la catégorie des localités où il fait bon vivre. Cela dit, la belle déco dissimule parfois quelques imperfections.

Nous tournions depuis un bon moment, en quête de l’auberge idoine, quand nous tombâmes sur cette grande bâtisse adossée à un cimetière, ce qui aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Avec quelques lingots d’or de plus, nous aurions pu nous payer une nuit dans la surchargée et envoûtante Auberge du Mange Grenouille, située à deux pas de là, où nous prîmes un café, histoire de bien remuer le couteau dans la plaie.

Mais revenons à notre Auberge du Vieux Bicois, beaucoup moins cossue. Quand nous sommes arrivés, nous sommes passés par le bar, comme nous le conseillait ce petit mot collé sur la porte de l’entrée principale. À l’intérieur, comme une ambiance de saloon, avec ses bières fraîches et tintantes, ses rires francs et ses regards bistouris réservés aux étrangers… Autant dire qu’on ne s’es pas attardé. Il ne nous a pas été difficile de localiser le grand comptoir synonyme de renseignements. C’est aussi là qu’une forme s’agitait. Une femme. Gironde, la femme. Bien en chair, charpentée comme une ferme, des bras comme mes cuisses et une dent orpheline des 31 autres. En clair : pas de quoi conter fleurette ou défier un dragon pour repartir avec le cœur de sa belle. Cette dame, qui avait tout l’air d’être la patronne, était à l’image de son établissement : rustique. Rustique, mais plutôt avenante, et même conciliante. Voilà comment nous nous sommes retrouvés dans une chambre familiale, avec toilettes communes, ce qui, financièrement parlant, nous revenait à moins de 40 dollars la nuit. Une aubaine.

Nous n’avons pas tardé à reconsidérer l’aubaine en pénétrant dans notre chambre. Disons que l’endroit ne respirait pas la clarté. Il régnait comme une ambiance de début de siècle – le 20e je précise – dans ce lieu suranné où le renfermé était aussi une fragrance du passé. Je ferai l’économie de la moquette, laquelle, comme bien des moquettes de ce monde piétinées par des milliers de visiteurs, suscitent davantage la suspicion que l’admiration, ou en tout cas une sincère curiosité. Prenons la pièce où je pris mes marques, en évitant d’uriner à chaque coin pour marquer mon territoire. Outre des couleurs jurant dans la modernité des villes civilisées, c’est surtout la luminosité défaillante qui me titilla la pupille, à l’instar de mes amis d’ailleurs. J’ai bien distingué une fenêtre, face à mon lit, après avoir cru un moment qu’il s’agissait d’un hublot. Un claustrophobe aurait sué comme un bœuf en implorant sa mère dans la pièce où je me trouvais. J’ai même tenté d’ouvrir la fenêtre pour aérer ladite pièce, en vain. Pour y parvenir, il aurait fallu que j’utilise un tournevis. Car la fenêtre était scellée. J’ai bien tenté d’actionner la climatisation pour assainir ma piaule, mais à peine enclenchée, j’avais compris que cet outil très pratique en été allait me pourrir la nuit.

Autant vous dire que le lendemain matin, on a fait une croix sur la grasse mat’ et la contemplation du dortoir. Une douche et nous étions dehors avec tout notre barda. Il nous tardait de regagner la lumière et de quitter ces lieux qui nous mettaient mal à l’aise. Il nous fallait cependant honorer le petit-déjeuner, inclus dans la nuitée. D’habitude, ils sont plutôt copieux au Québec, quand ils ne sont pas variés. Inutile de vous dire que la salle à manger était plongée dans la même joie de vivre que notre chambre. Sombre et écrasante. Là-dessus est arrivée une serveuse, rustique elle aussi. Plutôt revêche au premier abord. Bref, pas le genre à vous tricoter des manières en vous déclamant le menu. Le menu, parlons-en. Deux possibilités, mais la même portion rachitique au final dans les assiettes. Nous, on a pris pain doré. Avec quoi le pain doré ? Avec rien justement. Trois tranches et du sirop d’érable pour tenir la matinée, avec un café et un jus d’orange… Comme pour les chambres, on s’est pas éternisé. D’autres personnes sont apparues autour des assiettes, à notre grand étonnement. Nous pensions être les seuls dans cet endroit un tantinet lugubre. Un des pensionnaires a attiré notre attention. Quand il est arrivé avec son pantalon trop court et ses cheveux bohèmes, on s’est dit qu’il devait être de la famille du cru, ou le fruit d’une consanguinité coriace dans le secteur. Une fois assis, il ne nous a pas quittés des yeux ou presque, sourire scotché sur son visage guilleret. On s’est dit qu’il devait avoir une ouïe très fine, et que toutes les conneries qu’on déblatérait sur l’auberge devait être à l’origine de sa grimace intrigante.

Dehors, nous avons été heureux de constater que le soleil brillait toujours, qu’aucun zombie n’avait pris possession du Bic. Il faut se rendre à l’évidence : on a quitté cette auberge comme on quitte une prison.

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