Patriiiiiiiiiiiiick !!!!!

J’ai lu le commentaire d’un ami sur Facebook annonçant que sa femme et sa fille se rendaient à un concert de Patrick Bruel. 

Cette phrase a fait remonter un souvenir à la surface, un pan de mon existence, à l’orée de ma vie d’adulte. Patrick Bruel, le chanteur de ces dames. À l’époque, on parlait de “Bruelmania“, tant il déchainait les passions et détendait la ficelle des strings. Il apparaissait, et les filles criaient. Il chantait, et elles devenaient hystériques, en hurlant des mots dénués de retenue. Oui, Bruel était un homme qui faisait crier les gonzesses, ce qui ne m’est plus arrivé depuis longtemps. Oui, je suis moi aussi nostalgique de cette période où des femmes, enfin je veux dire des gamines, scandaient mon prénom, ou mon surnom, en me gratifiant de prose volcanique du style « Olivier, tu veux sortir avec moi ? », « je peux te prendre la main ? », « tu sens bon, c’est du patchouli ? », ou encore « Ça te dirait t’enfoncer ta langue dans ma bouche et pas celle de ton chien ? » (ah non, ça c’est autre chose…)

Bref, Bruel. Voix cassée sur la voie du succès, faisant dérailler ses groupies avec son timbre de chercheur d’hormones. Je le revois avec ses cheveux longs ondulés, et cet imperméable noir qu’il arborait sur scène, comme s’il déboulait d’un saloon de western et non de sa loge. Et ce foulard – non, le fameux bandana – qui protégeait son cou des microbes que des glandes sudoripares femelles gorgées de sexe lui catapultait dans des salles de concert transformées en panthéons du désir. C’était ça, un concert de Patrick Bruel. Des cris, beaucoup d’aigus et de trémolos, des corps transis d’amour. Grâce à lui, la voyelle « I » pulvérisait les sonotones et affolait les échelles de Richter du tympan. Pour vous donner une idée, ça faisait à peu près ça : Patriiiiiiiiick !!!!  Et cette adoration avait le hoquet…

J’ai vu Bruel en concert. Oui, j’avoue. Je l’ai vu sous la contrainte. La contrainte de l’amour, ou un truc dans le genre. J’avais une petite amie qui en pinçait pour ce chanteur à midinettes comme on disait, même si j’hésite à appeler midinettes une fan de 50 balais qui transpire la passion à des kilomètres à la ronde. Bruel ratissait large. Un jour, il s’est arrêté à Metz, dans un lieu qui tenait plus du hangar que d’une salle de spectacle digne de ce nom. Autant dire que la qualité acoustique laissait à désirer. Pour une foire à bestiaux, c’était peut-être l’endroit idoine, d’autant qu’on n’a jamais vu une charolaise se prendre pour une chanteuse d’opérette ou une diva du jazz. Pour un concert, en revanche, il ne fallait pas être trop pointilleux sur le rendu sonore…

Patrick Bruel était un dieu quand je suis allé le voir, toujours sous la contrainte je précise. C’était aussi l’époque où, faute de téléphones portables, le public faisait scintiller l’obscurité avec un briquet pour accompagner une balade romantique ou une virée mélancolique. Il le faisait tanguer de droite à gauche, au risque de donner des nausées aux spectateurs qui n’avaient pas le pied marin. Si certains mettaient cet état désagréable sur  le compte du répertoire qu’on leur imposait – je n’étais pas le seul mâle pris en otage ce soir-là -, cette chorégraphie usante et dommageable pour le pouce (oui, à la longue, le coup du briquet, ça brûle !) pouvait renforcer cette impression légitime pour un supplicié.

Je crois que je dois à Bruel d’avoir découvert le mot orgasme, en le mettant dans la bouche d’une femme, en l’occurrence ma petite amie de l’époque. J’étais subjugué par tant de fougue et de passion, en me demandant, avec le recul, qui était cette personne debout à mes côtés.  Ce n’était, manifestement, pas la même qui dormait dans mon lit. J’étais face à son double, mais en plus habité, en plus intense ! C’était donc ça, une stimulation ? Elle jouissait dans mes lobes d’oreille à gorge déployée. Comment diable parvenait-il, sans la toucher, à la faire monter au 7e ciel, quand je mettais tant d’ardeur à lui arracher un « encore » ? Oui, il démystifiait le fameux point G avec quelques paroles de chanson un peu mièvres. Il était fort, ce type. Je l’ai maudit, envié à ce moment-là. Je crois que même durant des phases de masturbation intenses – au point où l’on dut me recoudre quelques phalanges – je vociférais son nom en l’agrémentant de quelques jurons bien poivrés, prenant soin, après ces séances exutoires, d’essuyer les portraits de la star qui me servaient de cible. C’est après cette douloureuse expérience que j’ai envisagé de me mettre à la guitare – le piano étant au-dessus de mes moyens -, et de composer des chansons écrites avec un stylo rose pour faire fondre des filles en mal de poésie, à grands coups de rimes en “aime“ dans leur Canyon de solitude. 

J’ai très vite abandonné ce projet, comme j’ai fini par abandonner celle qui me fit découvrir Bruel en live (la salope), notre rupture n’ayant aucun lien avec nos penchants musicaux sans atomes crochus. Je n’ai plus touché un briquet depuis ce jour, malgré bien des thérapies censées m’aider à reprendre contact avec lui. Récemment, j’ai vomi sur un badaud qui s’allumait une cigarette avec cet objet bien pratique. Pour oublier Patrick, j’ai flirté avec un genre de musique diamétralement opposé : le heavy metal. Une autre page de ma vie. Les briquets ont laissé place aux lance-flammes et les midinettes éplorées à des descendants de Vikings tatoués de la tête aux bottes de Rangers, et reconnaissables à ces cheveux longs qu’ils balançaient dans tous les sens pour battre la cadence. Les filles avaient moins l’air de filles. Mon deuxième concert m’a conduit en Allemagne, à Mannheim, où se produisait Metallica. Le chanteur James Hetfield n’arrêtait pas de cracher, et la batterie de Lars Ulrich tambourinait ma poitrine. Je découvrais une autre dimension, une autre atmosphère, un autre code vestimentaire… et une autre danse, comparable aux ballets des auto-tamponneuses dans les fêtes foraines, mais sans les autos…

Les pogos après les slows…

 

 

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4 replies »

  1. heu… Moi aussi j’étais dans le hangar de la FIM… on aurait pu se rencontrer…
    ha non : j’étais avec mon papa ( la vraie victime c’était lui ) et il t’aurait cassé la gueule de te moquer de celui qui se casse la voix !
    JALOUX !
    bouh !

    J'aime

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