Ma rencontre avec Gilles de la Tourette

Fallait que ça tombe sur moi. Le syndrome de la Tourette, j’avais jamais testé. Jusqu’à ce mardi ensoleillé et froid à Montréal qui m’avait poussé dans les bras réconfortants d’une bibliothèque où je m’apprêtais à travailler un peu. Quand je suis arrivé, je fus surpris de constater que ma place fétiche, généralement prise d’assaut, était libre. Une table aux mensurations familiales faisant face à une grande baie vitrée et cernée de banc douillets.

Avec ce soleil radieux dehors, tout semblait réuni pour me permettre d’écrire mon article dans les meilleures conditions. Seule une autre personne, assise à une table plus petite que la mienne, partageait cet espace emballé dans un silence inspirant. J’ai d’abord mis cette tranquillité inhabituelle sur le compte du beau temps, lequel incitait plus à la balade qu’à la grillade de neurones.

Il ne m’a pas fallu 5 minutes pour comprendre où j’avais mis les pieds, dans quel pétrin je m’étais fourré. Mettre un « parce que » sur le « pourquoi  » qui m’avait effleuré l’esprit en arrivant : « Pourquoi si peu de monde ? » Pourquoi cette absence humaine dans un coin si paisible ? Rapidement, j’ai entendu comme un petit éternuement. Rien d’anormal, ce sont des choses qui arrivent. Un drôle d’éternuement ceci dit, dans le genre petit couinement, comme le gémissement contrit et retenu de la petite bourgeoise coincée qui goûte pour la première fois à la sodomie bourrue d’un gentleman farmer (c’est bon, vous l’avez ?) Et puis un 2e, un 3e, un 4e… avec des intervalles d’à peine 10 secondes.

Très vite, il m’est apparu que mon voisin n’était pas comme tout le monde, qu’il possédait un don ou je ne sais quoi d’autre qui avait fait fuir les gens alentours et installé une sorte de no man’s land. Sauf moi, qui résistait à un tic – ou un toc – bien pénible à la longue. Sur le moment, je me suis dit qu’ils (les responsables de la bibliothèque) testaient sans doute, avec l’aide d’un complice, la patience des usagers, ou du moins leur extrême amabilité dans des circonstances incitant à la violence gratuite.

Pourquoi tant de haine ? À cause de ce satané couinement qui avait le hoquet et pilonnait mes tympans. J’ai vite flairé la maladie, ou en tout cas un handicap certain, et je dois avouer avoir ressenti de l’empathie pour ce monsieur à qui je devais ma concentration en lambeaux, jugulaire bien en vue et une grosse envie de prendre là, sur cette table trop propre, une jeune vierge effarouchée, juste pour décompresser. J’aurais pu, par solidarité, m’approcher de lui et balancer un très sincère « Tu vas la fermer ta gueule sale fils de pute, j’te pisse à la raie ! », ce qui aurait pu s’apparenter, vu les circonstances, à la réponse du berger à la bergère éprise du neurologue et poète à ses heures Gilles de Tourette (pardonnez mon délire), à ne pas confondre avec le Jean de Florette si cher à Pagnol, syndrome bien connu du Sud de la France.

J’ai su qu’il était sujet à des spasmes provoqués par ce trouble bien gênant – qui se caractérise par des tics moteurs ou verbaux – quand un employé de la bibliothèque a cherché à comprendre d’où venait ce bruit bizarre. Après quoi les choses sont rentrées dans l’ordre. Je me suis levé, j’ai remballé mes gaules et je n’ai pas écrit une ligne, si ce n’est, vite fait, celles que vous êtes en train de parcourir. Après une belle crampe au mollet une heure plus tôt, je me suis dit que c’était ma journée. D’autant que mon téléphone portable avait été mis hors course à cause de l’incompétence du service clientèle de l’opérateur avec lequel je suis abonné. Face à une employée ayant une connaissance approximative du français, et malgré ma patience et mon entregent légendaire pour lui expliquer la raison de mon appel, j’avais dû rendre les armes devant tant d’incompréhension. Cette gourde, après m’avoir assuré que la situation était sous contrôle, n’avait rien trouvé de mieux que de m’enlever, après une manœuvre que j’imagine hasardeuse, mon sacro-saint numéro de cellulaire… Disparu, envolé ! Une magicienne ! Un impair que je m’empressais de corriger avec une de ses collègues, plus en phase avec les mots qui sortaient de ma bouche. J’avoue qu’en y repensant, j’ai regretté de ne pas avoir rejoint, même brièvement, le clan La Tourette. Juste pour catapulter quelques bordées d’injures que j’aurais mises sur le dos de la maladie, et qui m’auraient procuré un bien fou.

CONNASSE !

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