CH – Boston : en direct de mon salon

Je suis à l’image de la ville : fébrile. Dans moins de deux heures, le Canadien de Montréal affronte les Bruins de Boston. Le 4e match entre ces deux rivaux historiques s’annonce passionnant… et crispant ! Si le CH l’emporte, il ne sera qu’à une victoire d’une place en demi-finales. Autant dire que l’enjeu est important. Un peu partout dans la métropole, on ne parle que de ça, les plus accros, donc les moins objectifs, voyant déjà leur équipe fétiche aller au bout du rêve québécois, autrement dit soulever cette coupe Stanley que toute une province (en tout cas une bonne partie) attend de pied ferme, après une disette qui a trop duré (le dernier sacre remonte à 1993). Montréal a des fourmis dans les jambes et le cœur qui crépite. Chaque match est une éruption, avec ses écoulements de « oh ! » et de « ah ! ». Les cris secouent la cité, l’angoisse étreint le corps des partisans.

Ce soir, j’ai décidé de vous faire vivre en direct ma vie de supporter. De chez moi. Vu le prix prohibitif des places – les séries étant du pain béni pour les finances du club, un des plus riches de la Ligue – je dois me résigner à une enceinte plus discrète que le Centre Bell. Je vous plante rapidos le décor : six places assises, dont un canapé plein à craquer de ma personne. Je vais regarder la game couché, affalé devrais-je dire, dans une position plus conforme pour ce genre d’affrontement. Car le rythme cardiaque risque d’être mis à rude épreuve. Si je meurs, je gagnerai du temps…

Côté menu, ce sera pâtes farcies nappées d’une sauce tomate agrémentée de thon, ananas en dessert, et peut-être ongles en supplément si la tension est trop forte. J’ai aussi prévu un remontant très efficace : un paquet de friandises. Les sucreries sont les mouchoirs des gourmands. En cas de défaite, je me consolerais en mâchouillant ses cochonneries. Le cas échéant, la victoire me motivera pour aller brûler les calories superflues demain matin.

19h39 : Ginette Reno entre en scène. Ginette, c’est un peu une icône chez les cousins. Cette figure de la scène musicale québécoise pourrait être comparée à notre Johnny Halliday national. Du moins pour la puissance de son organe vocal. Physiquement, elle en impose aussi. Depuis qu’elle a commencé à chanter l’hymne canadien avant chaque match au Centre Bell, elle est un peu devenue le catalyseur de cette équipe, sa bougie d’allumage. Tout un peuple la réclame. L’artiste s’est muée en  mascotte, chacune de ses apparitions à domicile ayant été suivie d’une victoire. Il n’en fallait pas tant pour que la superstition s’installe, que la béchamel des croyances prenne de l’épaisseur. On dirait qu’elle attise la flamme qui pousse cette équipe à accomplir des miracles face à un adversaire plus talentueux qu’elle. 

19h56 : le match a commencé depuis plusieurs minutes. Un des joueurs du CH, l’attaquant Max Pacioretty, plutôt atone dans cette série, vient d’encaisser une sévère mise en échec. Il se relève péniblement, a du mal à reprendre ses esprits. Ça bourdonne autour de ses tempes. Les Bruins ont sorti les muscles et le début de la rencontre est à leur avantage. J’ai bouffé mon plat de pâtes en un temps record. Du coup, j’ai ressorti mon bide. Neuf minutes de jeu et mes ongles implorent déjà ma clémence. Mes friandises leur laissent un peu répit.

20h02 : Douglas Murray, une armoire à glace suédoise, mais d’une marque plus robuste qu’Ikea, renvoie la monnaie de leur pièce aux Bruins en plaquant sèchement un de leur joueur contre la baie vitrée. Puis en bouscule un autre avec la même délicatesse. La foule s’embrase, en redemande. La loi du Talion, ça fait toujours recette durant ce type de duel, où l’on se rend coup pour coup.

20h21 : gros revirement en zone défensive de la part de PK Subban. Price sauve les meubles – et la bourde – d’un joli réflexe. Le gardien a l’air dans sa bulle, c’est bon signe. Petite frayeur dans mon canapé, mais pas la moindre de trace d’urine ou d’auréole suspecte. Suis encore maître de mes émotions.

20h23 : première mi-temps. Retour de l’oxygène.

20h42 : c’est reparti.

20h50 : l’adversaire domine et mes friandises en pâtissent… Une hécatombe. Je ne mange plus, j’avale, j’engouffre. Si les séries duraient une année, je finirais obèse et diabétique…

20h56 : stress de retour. PK Subban écope d’une pénalité pour une faute. Il va falloir défendre le fort avec un homme en moins. Mes doigts jouent du piano sur mes bras. Les secondes s’égrènent… Plus que 30 avant la fin du calvaire. Je mets ma main sur la tête : j’ai encore des cheveux. Ouf !

21h01 : grosse occasion pour le Tricolore ! René Bourque s’échappe, passe en force, mais bute sur le cerbère de Boston, très affûté lui aussi.

La partie s’emballe. Occasions de part et d’autre. Dans mon salon, c’est Hiroshima. Si un étranger pénètre dans cet espace confiné, il meurt d’asphyxie. Ils ont dû mettre des oignons dans leurs bonbons, ou alors c’est mon anxiété qui me joue des tours. Si quelqu’un sonne à ma porte, genre ma chérie, j’ouvre pas… Doit y avoir Michael Jackson qui refait Thriller avec ses potes zombies dans mes intestins. Passons…

21h07 : pénalité contre Boston ! Chacun son tour… Le score ne bouge pas (vais aller brûler un cierge).

21h11 : échappée du capitaine Brian Gionta, qui aurait pu avoir un rôle dans le film le Hobbit. C’est simple : monté sur patins, il mesure la même taille que ma mère, 1,50 m sous la toise, cheveux inclus.

Une clameur s’élève, et mon bassin esquisse une remontée. Nouvel arrêt de Rask. Fausse alerte, je reste en position horizontale. Je crois qu’avec mon niveau de stress, je pourrais manger de la merde sans m’en rendre compte.

21h19 : deuxième mi-temps. 0-0. Crispant. Je sens que le dernier round va être insupportable. J’ai dû prendre dix ans. Si je me regarde dans la glace, je vais me vouvoyer. Je plonge une main dans mon paquet de friandises, qui s’est réduit comme une peau de chagrin. On sent que chaque équipe est tendue, les occasions sont rares. Celle qui marquera l’emportera. Un match couperet, comme on dit.

21h38. De retour sur la glace (enfin eux pas moi). Les Bruins sont réputés pour finir leur match très fort, donc ça va pas arranger mon état. Je songe à mater un site porno pour me détendre.

21h44 : grosse occasion de marquer pour les visiteurs. Des cris de frayeur dans les gradins. J’en mène pas large. Note à moi-même : penser à acheter des couches quand je regarde ce genre de matches…

21h52 : pénalité contre le CH ! Fais chier… Ça y est, je suis incontinent. Même à 4 contre 5, Montréal reste menaçant, les Glorieux s’accrochent. Cette équipe a du cœur et fait preuve d’un courage étonnant. De l’énergie et de l’espoir. C’est quand même mieux que l’énergie du désespoir. S’ils remportent ce face-à-face, je me fais tatouer « CH » sur le cul, ou « Ginette je t’aime »…

22h01 : le géant suédois Murray s’octroie une petite séance de ménage ! Le Canadien qui donne une leçon de robustesse aux Big Bad Bruins, c’est assez jouissif à voir !

22h11 : trois minutes à faire avant une éventuelle prolongation…

22h14 : fin du temps réglementaire et toujours pas le moindre but. Assez rare pour être souligné. Je vais essayer de me décoller du canapé. J’espère que je n’ai pas d’escarres…

22h32 : l’horreur. La prolongation vient à peine de débuter et Boston ouvre le score. Le premier qui marque a gagné. Un but de « raccroc » comme on dit chez nous, après un cafouillage devant le but de Price. Le nom du vautour : Fraser. L’enculé ! Le but hideux par excellence, qui vient mourir au fond du filet et narguer des milliers de fans, dont un mec greffé à un vieux divan. Déception totale. Larmes au bord des yeux, écume de la tristesse à la commissure des lèvres… Monde de merde. Maman ! (oups) Grosse flatulence de protestation.

La série est désormais égale. Prochain épisode à Boston samedi. Une autre guerre de tranchée…

Quant au retour au Centre Bell, pour le 6e match, je suggère de remplacer l’hymne canadien par la Marseillaise. Un chant tout indiqué pour ce genre de combat ! Imaginez : les quelque 22 000 spectateurs du Centre Bell entonnant comme un seul homme : « Allons enfants de la patrie, le jour de gloire est arrivé… » Ça a de la gueule quand même ! 

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