Jardin sacré

Ça n’a pas duré longtemps, quelques secondes, mais ça m’a rappelé des tas de bons souvenirs, et quand je suis ressorti, j’en avais des frissons. Je me sentais rempli. Ça s’est passé dans des toilettes. Oui, je sais, présenté de cette manière, c’est équivoque, ça prête le flanc à des interprétations ou supputations grivoises. Mais laissez-moi continuer…

Je venais de quitter une salle de cinéma, où, durant près de trois heures, je me suis vidé la tête en assistant à des batailles apocalyptiques dans la ville de Chicago. Des humains face à des robots, et même des robots face à des robots. Bref, un beau bordel. Ça pétait dans tous les sens, et les scènes d’action n’en étaient plus à une absurdité prés… Le grand spectacle et la vraisemblance n’ont jamais eu d’atomes crochus. Mais même avec ce déluge de feu et d’effets spéciaux à couper le souffle, j’ai trouvé le moyen de roupiller un peu. Ça, c’est pas bon signe.

Donc, quand je suis sorti, j’avais une petite envie de pipi. D’habitude, j’évite les urinoirs, ça me met mal à l’aise, je sais pas pourquoi. Pendant vingt ans, quand je jouais au foot, je me foutais à poil sans l’ombre d’une hésitation, même parfois devant la secrétaire du club, qui nous considérait un peu comme des fils ou des grands frères, assez en tout cas pour débouler dans les douches sans prendre la peine de frapper. Nos zigounettes ne l’impressionnaient pas, faut croire, ce qui n’était pas pour remonter le moral des petits calibres. Mais quand je pisse, faut que je m’isole. Sauf que là, j’avais pas le choix, les cabines étaient prises et j’avais une envie pressante.

Par chance, il n’y avait personne, j’ai donc fait fissa. Mais à peine avais-je baissé ma braguette qu’un compère apparaissait, puis un deuxième (merde). J’ai senti leur présence, mais je ne les ai pas regardés. J’étais trop concentré sur ma tuyauterie. Et puis j’ai entendu cette petite voix, venue de ma droite, à la hauteur de ma hanche. Le mec devait pas être bien grand. « Quelqu’un pourrait-il m’aider à me mettre debout ? » a-t-il demandé. Le monsieur en question était handicapé, cloué sur un fauteuil roulant électrique. L’autre personne a dit OK, mais il était évident que je finirais avant elle. À vrai dire, ça m’arrangeait. J’étais donc paré à intervenir, dès qu’il me donnerait le top départ.

« Vous n’avez qu’à me prendre sous les bras et me soulever », a-t-il précisé. J’ai eu envie de lui répondre « oui, je sais ». Car durant une quinzaine d’années, j’ai accompli cette manipulation de nombreuses fois, dans un autre contexte. C’était à Lourdes. Chaque été durant une semaine, je partais me ressourcer en aidant plus faible et plus malchanceux que moi, au sein d’une association philanthropique basée à Metz. Une fois en position verticale, il m’a expliqué qu’il n’aurait pas besoin de moi pour le remettre dans son fauteuil. À ce moment précis, dans ma tête, je n’étais plus à Montréal, mes pensées avaient traversé l’océan à la vitesse de l’éclair…

Me sentir utile, aider une personne que je ne connaissais pas, même aussi brièvement, m’a fait un bien fou. J’ai surtout pensé à tous ces camarades, ces bénévoles au grand cœur qui repartiront fin juillet dans la cité mariale pour un nouveau pèlerinage. Pour avoir pris part à cette formidable aventure humaine, en tant que brancardier, et les avoir vus à l’œuvre, je peux témoigner que cette semaine passée dans les Hautes-Pyrénées n’est pas une sinécure. On en revient lessivé. Le corps est à sec, mais le cœur est gros comme une montgolfière. Il est gonflé à bloc, et c’est la générosité qui actionne la pompe. À Lourdes, les journées sont longues, éreintantes, et on se surprend parfois à accomplir des gestes qu’on répugnerait à effectuer dans notre vie de tous les jours, comme essuyer le derrière souillé d’une personne handicapée. Ils sont peut-être là, les vrais miracles. Quand l’ impossible devient possible, quand l’impensable se mue en source de motivation.

J’aimais aller à Lourdes pour ce dépassement altruiste, et pour ces fêtes épiques, en soirée, qui nous transformaient en zombies au saut du lit. Pour ceux qui faisaient partie des trublions – une catégorie jugée démoniaque par les grenouilles de bénitier et autres cathos purs et durs -, nous emmagasinions une quinzaine d’heures de sommeil en cinq jours, ce qui expliquait une propension à l’hibernation une fois que nous regagnions nos chaumières. Passé 22 ou 23 heures, on buvait, on chantait dans un bar qui était depuis longtemps devenu notre QG. Le patron nous vénérait. Avec tout ce que l’on éclusait de “Formidables“ (un gros verre contenant un litre de bière) et de Jurançon (un vin blanc de la région), le contraire eût été étonnant. Nous étions devenus ses porte-monnaie préférés, en quelque sorte. Il devait cocher notre venue un an à l’avance sur son agenda !

Voilà tout ce qui est remonté l’espace de brèves secondes, en remettant debout une personne qui en était incapable par elle-même. Je sais qu’un jour, je retournerai me fondre un été dans cette cuvette pyrénéenne que beaucoup comparent à un cocon. Une fois à l’intérieur, on oublie tout. Et quand on le quitte, on a qu’une envie : y retourner très vite !

Je dédie bien évidemment ces lignes à ces hommes et ces femmes qui ne se vantent jamais de faire ce qu’ils font. Et c’est tout à leur honneur…

(Lire aussi mon ancienne chronique sur ce pèlerinage particulier).

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