Le jour où je suis devenu un marathonien…

C’était il y a dix ans. Pour l’occasion, voici un texte écrit à une époque où je n’avais pas encore de blogue. Séquence souvenir, ouvrez les guillemets :

« Je l’ai fait ! Je suis vidé, lessivé, mais j’ai tenu parole, je suis allé au-delà de mes limites pour franchir la ligne d’arrivée du 28e marathon de Paris.

Moment unique, magique. Dans une vie, ce genre d’expérience compte, assurément. Surtout la première fois. C’était mon cas. À l’origine de cette aventure, un collègue et ami, assis à ma droite sur notre lieu travail. C’est à cette même place que je l’ai retrouvé sur le bitume parisien. Unis dans la souffrance. Son invitation lancée comme un défi il y a plusieurs mois s’est donc soldée par une course hors norme, prompte à vous transcender et riche en émotions. Oui, messieurs, mesdemoiselles et mesdames, un marathon, c’est 42 kilomètres et 192 mètres pour des fondus d’un effort démesuré. On sort grandi d’une telle épreuve. L’image qu’elle renvoie est positive, quel que soit le chrono final. L’essentiel était d’y être, d’en baver dans la foule des anonymes, noyé dans la masse, dans une communion grimaçante.

Loin de la morosité ambiante, des guerres et autres saloperies, je dois avouer que cette osmose sportive, conviviale à souhait, fait un bien fou, loin des clivages et des prétendues races. Je crois que je pourrais en écrire des tonnes sur ce que j’ai vécu. Nous sommes passés par tous les sentiments. Les encouragements, les sourires et les discussions du début, puis la douleur qui s’immisce dans vos muscles, la détresse mentale.

Nous nous élançons vers 9h. Une marée humaine de 34 500 âmes sur les Champs-Élysées, croyez-moi, ça vaut le coup d’œil ! La plus belle avenue du monde se transforme soudain en énorme décharge publique, une fois les ponchos, les coupe-vent et autres collations de dernière minute jetés au sol. Courir dans la capitale intra-muros est une chance, on ne peut rêver meilleur décor pour tenter l’impossible. On débute animés des meilleures intentions, sans forcer la cadence pour ne pas gaspiller notre énergie. Rapidement, les pauses-pipi se font pressantes. On se soulage comme on peut, en prenant ce qui vient : un lampadaire, un mur, un arbre. Mon ami sera trahi à maintes reprises par sa vessie aux abois, tandis que mon organisme m’évitera d’uriner durant toute la course. Bel avantage. 

Parler du marathon de Paris, c’est aussi rendre hommage à ce public qui n’économise ni sa voix ni ses applaudissements pour vous encourager. Ils sont plus de 100 000 et ça fait chaud au cœur. Je repense notamment à ces pompiers parisiens, assis sur leur grande échelle à différents endroits du parcours, apportant leur écot à ce soutien populaire. Merci à eux. Des tas d’images s’entrechoquent dans ma mémoire, comme ce jeune coureur danois (20% d’étrangers ont pris part à cette course) encouragé à deux kilomètres de l’arrivée par des camarades hilares, lesquels, l’ayant aperçu, se sont mis à courir à ses côtés pour le prendre en photo. Cette bonne humeur m’a requinqué. Ou ce mari servant de lièvre à son épouse en perdition. « T’arrête pas ma puce », lui a-t-il soufflé. Au cœur d’une épreuve de cette ampleur, tous vos sens sont en éveil et votre corps affaibli devient très sensible. 

Jusqu’au 21e kilomètre, mon pote et moi savourons ce moment. Nous partageons ce lopin de galère ensemble, en appréciant l’instant présent. La foulée tranquille, l’esprit intact, en ne faisant aucune impasse sur les points de ravitaillement (ce serait du suicide). Parlons-en, des points de ravitaillement, une vraie foire d’empoigne ! Des fruits et de l’eau à profusion dans ces oasis que l’on guette avec impatience. Disons que c’est un peu la station essence des coureurs. Après chaque passage de la cohue, ces bornes alimentaires ressemblent à un indescriptible vide-ordures. Imaginez des bouteilles d’eau par centaines abandonnées sur la route, sans oublier les cadavres de fruits piétinés. 

Nous nous rapprochons inexorablement du fameux MUR. Bien plus qu’une légende, une réalité. Champions ou amateurs n’y échappent pas : tous à la même enseigne ! Il surgit généralement après le 30e kilomètre. Au-delà de cette distance, le corps humain est largué, aux abonnés absents. On atterrit sur une autre planète, hostile, épuisante. L’organisme finit par dire stop, à sa façon. Mon coéquipier est assommé le premier, à la sortie du pont de l’Alma, là où la princesse Lady Di prit rencard avec la mort. C’est là que la distance se fait de plus en plus grande entre nous. La cassure que nous redoutions a lieu. Il faut se séparer. Pardon mon ami…

Pour ma part, et à ma grande surprise, j’ai encore de l’allant au moment de franchir ce cap fatidique des « 30 ». Au point d’augmenter légèrement mon rythme; 3h15 que j’avale les kilomètres. Déjà une victoire. J’aperçois la tour Eiffel, majestueuse, spectatrice immobile de nos exploits. La proximité des quais de Seine nous procure un peu d’aération, ce qui atténue la sudation. Arrive le 35e kilomètre, à hauteur de Roland-Garros, dans un quartier bourgeois. L’endroit respire la tranquillité. C’est pourtant dans ce cadre reposant et bucolique que mon enfer commence. Et je pèse mes mots. Cette fois, j’y suis, au pied du fameux MUR. Il arrive sans prévenir le salaud ! Tous les produits ingurgités pour me remettre d’aplomb n’y peuvent rien. J’ai l’impression de faire du surplace, qu’un kilomètre parcouru en vaut deux… Une loque.

Les six derniers ont été les plus longs de ma vie. Je sais maintenant ce que signifie « dépasser ses limites ». J’avoue avoir failli m’arrêter aux alentours du 38e. Et puis la fierté est venue à la rescousse. Pas question de renoncer aussi près de l’arrivée ! Dans ces moments de détresse terribles, on pense à ses proches, à des choses gaies pour ne pas flancher. Mais c’est une douleur positive, qui fait partie du contrat tacite qui vous lie au marathon. Positive, car vous vous surpassez, vous vous redécouvrez en quelque sorte. C’est idéal pour repartir du bon pied dans la vie de tous les jours. Quand le MUR vous tombe dessus, vous êtes comme prostré dans une bulle, vous maugréez presque contre ces encouragements de la foule qui vous ont fait tant de bien jusqu’à présent. Idem pour les animations musicales qui jalonnent le tracé. Vous n’entendez que la souffrance de vos jambes. Les quadriceps sont durs comme du béton, les genoux supportent comme ils peuvent le poids du corps. La course a vampirisé votre énergie et vous avez la drôle d’impression que votre tête a été détachée de sa belle mécanique. C’est désormais un robot qui court, programmé pour aller au bout de sa mission. Certains concurrents font peine à voir. Il y a ceux qui vomissent, ceux qui claudiquent ou abandonnent. La pitié n’est pas au programme du marathon. Mais tous, quels qu’ils soient, méritent un coup de chapeau. Car on se prend à apprécier tous ces anonymes qui sont autant de compagnons de souffrance.

J’ai quitté la ligne de départ convaincu que la vie valait d’être vécue. Et la vie, c’est aussi un exploit personnel, aussi douloureux soit-il. Je veux avoir des choses à raconter à mes enfants plus tard. Le marathon de Paris en fera évidemment partie. Je leur dirai qu’avec du courage et de l’abnégation, on arrive à tout. À condition d’y croire et d’être patient. Le marathon de Paris, ce fut finalement ça, une leçon de vie. Quarante-deux bornes pour bien l’apprendre. Reste à la retenir. »

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