Sur le chemin… (14)

Vendredi 12 septembre – Québec à Château-Richer : 25.8 km.

La fin approche. Ça se sent dans nos foulées, en tout cas les miennes. Dans nos pauses aussi, plus grasses. Pas envie de rentrer. Je suis partagé entre le soulagement  – ce périple aura conclu un été très sportif en ce qui me concerne – et la tristesse. J’ai l’impression que nous avons pris notre temps pour rejoindre la municipalité de Château-Richer. Comme si chacun de nous avait parcouru les quelque 26 km en appuyant sur le frein, histoire de prolonger le plaisir. Partis à 8h, arrivés à 16h, je pense que ça veut tout dire… C’est surtout cela que je retiendrai de cette avant-dernière étape. Un flottement, une légèreté. Le souffle d’un murmure ayant le poids d’une confession. Celle de dire que tout cela va nous manquer, l’ambiance quasi fraternelle, les fous rires (pas les ronflements !), et tous ces décors, parfois de carte postale ou semblant tout droit sortis d’un film de Hitchcock (voir photo de la maison plus bas) qui ont jalonné notre route, du plus prosaïque au plus inspirant. Sans oublier cette coupure salutaire avec le monde moderne et trop pressé, telle une fugue nécessaire. Ou encore cette union qui faisait notre force. Un pour tous…

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Petit salon de coiffure très photogénique en approchant de la chute Montmorency…

Cette marche a rapproché des inconnus, tissé des liens, ouvert des brèches. On devrait conseiller à tous les esprits obtus de vivre ce genre d’expérience pour se souvenir que la vie est belle, que les différences ont beaucoup à enseigner, et que toutes les turpitudes sont bien peu de choses comparées à une balade impressionniste.

On ne peut qu’apprécier, en tout cas respecter, la personne qui partage votre défi et vos grimaces quand la douleur fait vaciller son moral ou ses certitudes… Je l’ai dit et je le répète : en marchant, on quitte tout. Son confort, sa routine. On devient un nomade, un messager de l’essentiel… On épouse un rythme plus aléatoire que celui du quotidien, avec cette certitude jubilatoire de ne pas vivre la même journée le lendemain. En prenant part au Compostelle québécois, j’ai finalement eu le sentiment d’avancer à contre-courant, de dénoter dans le flux effréné de notre société actuelle. L’idée d’être un OVNI aux yeux de certains ne me dérangeait pas, bien au contraire. J’étais convaincu d’avoir raison, avec mon sac sur le dos et ma liberté en bandoulière. Je servais en quelque sorte de support publicitaire au bonheur cru. Ni mayo, ni ketchup. Comme une femme dont le maquillage serait réduit à la prunelle de ses yeux…

La passerelle surplombant la chute Montmorency offre une vue imprenable sur l'île d'Orléans.

La passerelle surplombant la chute Montmorency offre une vue imprenable sur l’île d’Orléans.

Pour en revenir à notre randonnée du jour, elle fut ensoleillée, mais plutôt frisquette dans ses balbutiements. Nous avons quitté la capitale provinciale sous un ciel maussade, et puis la toile a repris ses couleurs pastel. Vers 11h, je posais mes fesses sur un banc du manoir Montmorency. C’est sur ce site que l’on peut admirer la chute du même nom, la plus haute du Québec avec un joli 83 mètres sous la toise, soit une trentaine de plus que ses rivales de Niagara, en Ontario. Je n’en étais pas à mon premier passage sur ces lieux, mais je dois avouer que cette cascade spectaculaire continue de m’impressionner, avec sa vue imprenable sur l’île d’Orléans, un autre petit paradis dans son genre.

Après avoir quitté le Parc des Chutes-Montmorency, nous avons pris la direction de Boischatel, sans perdre de vue le Saint-Laurent, situé sur notre droite. En chemin, nous nous sommes arrêtés dans une ferme dont on nous avait dit le plus grand bien. La Ferme du Comte de Roussy, plus précisément, où j’aurais pu passer une après-midi entière. Son ambiance champêtre, ses fruits et légumes faisant l’apologie du sain et de l’authenticité, l’hospitalité de ses propriétaires… tout me donnait l’eau à la bouche, sans oublier (surtout pas !) ses délicieuses tartes maison, à la framboise notamment, dont une part a ponctué mon repas du soir dans le rôle succulent du dessert. Inutile de dire que dans ce lieu fleurant bon le terroir, avec sa grande terrasse plongeant les regards dans le fleuve, notre halte fut pour le moins paresseuse. Encore une. L’occasion pour moi de siroter un petit café et de pendre quelques photos, non sans aviser celle qui devait être la responsable de cette boutique pittoresque que j’allais revenir. Un coup de foudre.

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Un vrai décor de cinéma !

À 5 km de l’arrivée, une autre pause nous a fait l’effet d’une sieste. C’est aux Jardins du Petit-Pré que nous avons complété notre menu vespéral, avec là encore des produits exacerbant la fraîcheur et le goût des bonnes choses. Je me suis joint à un groupe, où figurait notre indétrônable Jean-Pierre, qui avait décidé de ripailler autour de fromages et de pâtés, le tout accompagné d’une bonne bouteille de vin et de la sacro-sainte baguette (en tout cas de mon point de vue de Français). Dehors, la pause s’est prolongée, et même alanguie, certaines s’adossant, assises, à l’un des piliers en bois de la terrasse pour déguster qui une pâtisserie, qui une crème glacée, voire un fruit. J’ai mangé ma pomme comme si c’était la première. En observant la scène qui se jouait devant mes yeux, je me suis dit que nous étions chanceux. Je pense qu’à ce moment-là, Épicure devait batifoler dans nos pensées, et pour un peu j’aurais entendu le professeur Keating, incarné par le regretté Robin Williams, me susurrer son fameux Carpe diem… Je ne me contentais pas de vivre l’instant présent, je le gobais. La décontraction ambiante et contagieuse donnant des airs de Déjeuner sur l’herbe à ce tableau dont nous étions les protagonistes. Nous excellions dans ce rôle de baroudeurs assoupis, heureux dans cette pause dont nous redoutions la fin. Car il a fallu lever le camp.

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Une partie de la terrasse bucolique de la Ferme du Comte de Roussy, dans le village de L’Ange-Gardien.

À Château-Richer, nous avons eu droit à une petite visite guidée de l’église, servie par un fidèle ventripotent, dont je n’ai pas saisi toutes les ficelles de l’humour (la fatigue, sans doute). L’occasion pour lui de nous rappeler ce que que nous savions déjà, ici comme en France : les églises ne font plus recette et le vide qui les remplit aura sans doute un jour raison de leur ferveur passée… Ça n’empêchera pas de dormir le non pratiquant que je suis, échaudé que je suis d’avoir trop vu de soi-disant fidèles bon ton redevenir des salauds à peine leur signe de croix terminé. Je ne généralise pas, mais je fustige tous ceux et celles qui fréquentent ce genre de lieu pour se donner une prestance altruiste dont ils sont dépourvus dans la vie de tous les jours… Mais je m’égare.

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L’église de Château-Richer.

La soirée fut chargée d’émotion. Une émotion muette, latente. Le dernier repas, la dernière nuit, la dernière vaisselle. Les derniers « bonne nuit ». Tous ces gestes et ces paroles qui semblent soudain anoblis par le crépuscule de NOTRE Compostelle. Des tas de souvenirs, encore chauds, se bousculent dans la tête. La dernière ligne droite prend une saveur presque divine. On devient alors un appareil photo et un enregistreur, pour ne rien manquer de ces ultimes instants. Et l’on redoute celui où il faudra diluer le présent dans des tournures de phrases au passé…

Nous avons fait un tour de table, pour un ultime témoignage. Ce que nous retiendrons par exemple de ce pèlerinage, nos coups de cœur, etc. Manon, la madame sensible du groupe, a tiré la première en dégainant ses larmes. À vrai dire, elle a été la seule. Je pense que Manon a pleuré pour les 17 autres personnes ce soir-là, ou du moins qu’elle a exprimé à sa manière le ressenti général.

Marcher, c’est aussi communier…

Demain : Château-Richer à Sainte-Anne-de-Beaupré.

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Comme un air de Grèce…

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On s’est inspiré de ce monument pour la future statue de notre mascotte Jean-Pierre…

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